Marquée
de l'empreinte des dieux et d'un chantre par
ces mêmes dieux inspiré, Tipasa
n'a plus rien à recevoir mais tout
à offrir, pourvu seulement qu'on en
soit digne. Et cette passion qu'elle reçoit
en retour est son dû, la dîme
à payer en échange des parfums
et des sons et de ces jeux d'ombres et de
lumières sur un rocher ou sur une barque
au bord de l'eau. C'est le prix à payer
pour que la ville reste encore là et
ne disparaisse dans une brume matinale, faute
d'être aimée. Déjà
que Tipasa a un pied ici et un autre posé
sur la rive opposée qui, par deux fois,
l'a engendrée. N'est-elle pas issue
de ces innombrables va-et-vient des marchands
et des guerriers aux impatients navires ?
N'est-elle pas née de l'échange
entre les races et les cultures méditerranéennes,
elle qui fut phénicienne puis romaine
pendant des siècles et qui a beaucoup
appris de la Grèce comme sa voisine
Cesarea (Cherchel) et comme en témoigne
son musée ? Succédant aux Romains
en 534, 534 ap. J.-C., les Byzantins occupèrent
Colonia Aelia Tipasensis pendant deux siècles
et lui redonnèrent sa ferveur chrétienne
mais aussitôt après leur départ,
la cité sombra dans le silence des
ruines. Cependant, au XIXe siècle,
le fabuleux site ne laissa pas insensibles
les derniers conquérants, qui y édifièrent
une ville au milieu des figuiers et des ruines.
Tant de poésie à la fois ! Après
l'oubli, Tipasa Oppidium, la cité ainsi
nommée dans la cosmographie de Julius
Honorius, renaissait comme le sphinx de ses
cendres, ville blanche d'Occident posée
telle une perle sur une rive d'Afrique. Depuis,
Tipasa ne cesse de se prosterner face à
la mer et peu importe que nous ne sachions
pour quel dieu.
A tous ces mythes et ces charmes, ajoutez
les parfums de bougainvilliers et de jasmin
et les odeurs enivrantes de l'absinthe ! Mais
c'est trop ! Même pour Camus, c'est
irrésistible.
Tipasa,
tel un mirage
Au
sortir de Bérard, entre pins maritimes
et roseaux, surgit le Chenoua, gigantesque
odalisque couchée sur le dos avec presque
tout le ciel pour lit. Etendue bleue sur fond
bleu. Un panache d'excès. On a hâte
d'y être.
Voilà, voilà qui coupe le souffle
! Mais c'est depuis la colline ardente de
la Sainte Salsa que l'on voit mieux la ville
splendide émerger dans un écrin
de verdure : blancheur immaculée et
chapeaux de tuiles rouges. De ce promontoire,
à l'aube, elle jaillit tel un mirage
: un halo tremblant ou une espèce de
voile blanchâtre qui soudain se déchire
et c'est déjà le jour. Une lumière
écrue, torride vient de frapper la
ville de plein fouet ! Cinglée par
tant de lumière, Tipasa se remue un
peu, puis apparaît dans son absolue
nudité, majestueuse dès cet
instant.
Sur le quai, la sardine frétille dans
les cageots. Des grappes humaines se déversent
dans les rues, les rideaux grincent, les commerçants
arrosent les trottoirs, des bus bondés
s'ébranlent. Ici le nouveau jour toujours
recommencé est jour de noces pour les
uns et synonyme de labeur et parfois de peine
pour d'autres.
Le soleil est oblique. La ville hurle déjà
sous ses dards. Même les bougainvilliers,
cascades purpurines sur les façades,
implorent pitié ; les pierres se calcinent
et les rues semblent vouloir, dans la ville,
laisser s'engouffrer la mer, comme si un naufrage
valait mieux qu'un incendie. Mais la mer ne
se fait jamais prier. Les clameurs habitent
déjà la ville. Souveraine est
la mer. Plus souveraine encore est la mer
à Tipasa.
De quelque direction que l'on arrive ici,
on accède toujours par les lieux où
se reposent les morts. A l'ouest, nous accueille
un petit cimetière punique et à
l'est, l'immense nécropole chrétienne
antique, presque mitoyenne du cimetière
musulman où les géraniums sourient
à fleurs rouges et roses au soleil
qui se fracasse sur une ville comme née
de ses entrailles. Alors, pour la mémoire
des morts et des peuples bâtisseurs
d'autrefois - qui ne nous ont pas légué
des pierres seulement la beauté de
l'esprit - entrons dans le royaume des ruines
avant d'entrer dans la ville limpide.
Un soleil vorace tournoie comme un vautour
avant d'abattre sur Tipasa une nuée
de rayons semblables à des coups de
poing. La mer : multitude de paillettes d'acier
sous un ciel, plutôt une tôle
chauffée à blanc, d'un éclat
insoutenable. On croit entendre hurler la
pierre. Allons nous réfugier dans le
cœur des ruines, auprès de nos ancêtres
! Certes, venir ici pour y rechercher des
légendes et des mythes n'est pas une
passion commune, mais peut-on vraiment aimer
des paysages si on ne sait pas à quel
point d'autres avant nous les ont aimés
?
Il est des moments où on oublie même
les siens et on se rapproche des pierres,
alors, fidèle aux légendes,
moi je m'en vais là-haut sur la colline.
“La basilique Sainte Salsa est chrétienne,
mais chaque fois qu'on regarde par une ouverture,
c'est la mélodie du monde qui parvient
jusqu'à nous : coteaux plantés
de pins et de cyprès, ou bien la mer
qui roule ses chiens blancs à une vingtaine
de mètres. La colline qui supporte
Sainte Salsa est plate à son sommet
et le vent souffle plus largement à
travers les portiques.” ( Noces, Albert Camus).
Cette
colline est une immense zone d'inhumation,
considérée comme l'une des plus
belles nécropoles du monde occidental.
Les excavations ont livré un important
mobilier funéraire dont une partie
est exposée au musée de la ville.
Utilisé dès l'époque
punique, ce cimetière continua à
l'être jusqu'au Ve s. ap. J.-C.
Sarcophages
et pierres taillées
Un
sentier sinueux se faufile au milieu d'enclos
funéraires, de tombes à caissons
et de sarcophages, par centaines, par milliers
peut-être, et de toutes tailles ! Il
nous promène. Nous prenons même
le temps de regarder la mer, à l'ombre
bienvenue d'un figuier ou d'un tamaris. Toutes
ces tombes, tous ces sarcophages, alignés
dans un ordre parfait, comme pour le jour
où les âmes rejoindraient le
Seigneur, nous deviennent vite familiers.
Déjà nous avons l'impression
que nous ne nous promenons pas au milieu des
mânes mais dans le domaine d'êtres
encore en vie. En tout cas, leur esprit est
là, dans la beauté nue des sarcophages,
dans cet alignement mathématique et
dans l'austérité et la dignité
qui s'en dégagent. Non, ce lieu n'est
pas habité par la mort mais par la
force lisse, diamantine de l'esprit !

L'air est léger. Quelques arbres ébouriffés
par la brise. La mer palpite à peine
- grande colère contenue - mais à
son bruit sourd, on sait qu'elle est en train
de mordre la falaise. En haut, le soleil guette
une proie. Dans cette harmonie, qui soudain
apparaît comme un brouillon de choses
incompatibles, comme un chaos d'éléments
jetés au hasard, seules les sépultures
semblent ordonnées, profondément
sereines dans leur alignement, dans leur grâce
et leur dignité. Et c'est là,
grâce à la beauté nue
des sarcophages, que je comprends que sans
toutes ces pierres taillées et retaillées
par les hommes, tout le site, aussi loin que
porte le regard, ne serait qu'un vulgaire
paysage, qu'un ordonnancement banal d'arbres,
de collines, de falaises…
Une force x a créé la Nature,
mais c'est l'Homme qui rends cette dernière
plus belle, plus digne d'admiration, puis
les Hommes créent des dieux pour se
sentir peut-être plus humbles.
Voilà pourquoi même la mer paraît
fade devant cet alignement tombal plus remuant
en nous que la vulgaire tache bleue qui pourtant
va plus loins que l'horizon. Quelques pierres
façonnées par les hommes pour
y mettre leurs morts nous parlent soudain
un langage plus fort que celui de la nature
toute entière ! Les arbres, les rochers,
les collines et le ciel où tournoie
un soleil devenu fou, semblent pathétiques.
Et plus pathétique encore, la mer !
Devant ces sarcophages, qui ne bougent pas,
qui ne s'agitent pas inutilement, qui ne remuent
rien et que rien ne remue, pas même
le ciel s'il venait à voler en éclats.
Le temps s'est arrêté et les
ruines sont là, traces éternelles
de la main humaine qui, dans la mutité
du minéral, à immortaliser la
force de l'esprit.
Tous les hommes ne le savent peut-être
pas mais nous venons tous à Tipasa
pour ces pierres et non pas pour la mer qui,
d'ailleurs, partout est toujours la même
: bleue, inutilement bleue. H2O.
C'est avec ces certitudes que je me dirige
enfin vers la basilique de la Sainte Salsa,
avec la certitude aussi que ce n'est pas pour
y voir un amoncellement de ruines mais pour
y découvrir la quintessence de l'esprit
humain, cette lumière plus vive que
le soleil et que rien, oui, rien, pas même
les ténèbres dites éternelles
ne pourront effacer ni éteindre. Enfant,
j'y allais avec d'autres collégiens
y chercher des pièces romaines, aujourd'hui
c'est le parfum de l'âme que je suis
convaincu d'y trouver, l'âme des Berbères
Maures, l'âme des Puniques, l'âme
romaine, tous ces bâtisseurs d'antan.
Les côtés sombres, il faut s'en
f… car désormais nous sommes convaincus
que l'histoire à enseigner aux hommes
ne doit plus être une histoire de haine
mais une histoire d'amour. Elle doit nous
apprendre à aimer l'Autre pour le bien
qu'il nous a fait et pour toutes les leçons
d'art et de sciences qu'il nous a apprises
- et Dieu sait qu'elles sont nombreuses -
et seulement pour cela, d'autant qu'il est
notre semblable. Il ne sert à rien
de rappeler les fracas des armes et les factices
épopées guerrières ni
de faire tinter les os de nos martyrs car
il a aussi les siens, qui sont aussi les nôtres,
comme les nôtres sont siens. Approcher
cette basilique avec des pensées d'exclusion
ou de règlement de comptes avec d'autres
peuples par l'entremise de l'histoire, c'est
offenser Sainte Salsa, la martyre si douce,
“plus douce que le nectar” et qui est Tipasienne,
notre lointaine compatriote dont l'âme
avait été illuminée par
la foi nouvelle. Chrétienne était-elle
? Ou seulement une agnostique révoltée
contre des pratiques cruelles ? L'hagiographie
nous dit que “Salsa avait quatorze ans quand,
dans son indignation de voir adorer une idole
de bronze, elle la jeta à terre, la
brisa et en jeta la tête à la
mer. Revenant au temple pour y rechercher
d'autres fragments, elle se heurta à
la population déchaînée
qui la lapida et, à son tour, la précipita
dans les flots… La mer se déchaîna
dès qu'elle reçut le corps de
l'enfant. Et un voyageur venant de Gaule retrouva
miraculeusement la petite morte… Dès
lors, la mer s'apaisa et le vent tomba. Et
le corps de la jeune martyre fut porté
dans une humble chapelle au-dessus même
du port.” (J. Bardez, cité dans un
texte de F. Djelti et S. Ferdi, intitulé
Site et antiquités de Tipasa).
Nous aimons cette adolescente à peine
pubère qui a ennobli l'esprit par un
acte de révolte et parce qu'elle était
une martyre, sans pour autant haïr ceux
qui l'ont tuée. D'ailleurs, cette histoire
est trop lointaine pour pouvoir susciter de
la haine. Néanmoins, dans dix mille
ans, elle nourrira encore de l'amour comme
si elle était de la veille. Quelques
murs, une abside, des arcades, voilà
ce qui reste de la basilique qui, vers le
IVe s., lui fut dédiée, mais
avec les yeux du cœur vous verrez que tout
l'édifice est là, suspendu sur
ses colonnes de lumière, éternel
comme l'esprit qui habite la colline.
Venez ici en automne ou en hiver par un jour
de soleil frileux et vous entendrez, entre
les rafales de vent et le hurlement des vagues,
une espèce de souffle, je dirais divin.
Ou sont-ce les soupirs chagrinés de
Sainte Salsa qui pleure l'égarement
des âmes hors des sentiers lumineux
de sa foi ? Pourtant, même lorsque souffle
le vent le plus glacial, des pêcheurs
viennent ici jeter leurs hameçons et
Sainte Salsa se sent moins seule.
C'est peut-être pour cela que parfois,
on croit entendre un chant qui caresse la
colline et descend vers Tipasa à l'heure
où, en toussotant, des barques bleues
et blanches reviennent au port.
Mais ce n'est plus dans les ruines qu'on trouvera
le fil d'Ariane de la ville aujourd'hui paresseuse
comme les bougainvilliers qui couvrent encore
quelques murettes de ses villas comme ses
ruelles qui déambulent en pentes douces
vers le port, le point où convergent
à la fois le labeur, l'ennui quotidien
et une certaine douceur de vivre. C'est qu'on
ne peut pas être plus exigeant que cela
dans une ville où une beauté
nue, désormais sans esprit, épouse
l'innocence. Il est (pourtant) des jours où,
en flânant à Tipasa, on s'attend
à rencontrer un esprit éclairé,
Camus ou Juba II - qui, quoique roi, fut un
intellectuel et un homme très sensible
- mais aussitôt on se ravise et on va
rejoindre la foule, à la plage ou dans
un café sombre où l'on remue
des dominos - on est aussi venu pour ça,
pardi ! Ensuite on les quitte définitivement,
ces ruines, on disparaît, mais elles
restent toujours là, vestiges de la
première intelligence, témoins
vivants de l'esprit qui a su épouser
les contours du grès.
Mémoire
des ruines
C'est
l'heure où le soleil repeuple de ses
flèches chaque pierre, chaque grain
de sable. Il s'attarde sur une colonne, balaie
le péristyle d'une demeure en ruines,
se projette avec violence sur les toits rouges
de la ville maintenant muette et cloîtrée
dans la sieste qui la sauve du grand vautour
en furie, pénètre à travers
les frondaisons d'oliviers où crécelle
un grillon inconsolable, griffe un mur et
se faufile derrière une ombre bleue
pour fendre de tous ses dards sur la place
nue près du port où l'on vient
se faire écorcher vif par cette charrue
qui vous laboure tout entier.
Si vous êtes venu pour le culte du bronzage,
le soleil à son zénith s'impatiente
de vous rôtir.
Des pêcheurs reviennent au port. En
toussotant, la barque fait une ellipse et
caracole lentement vers l'abri où depuis
plus de deux millénaires un immense
tombeau punique, jeté là par
Dieu sait quel hasard ou quelle force, se
prend lui aussi pour un bateau. Pour l'anecdote,
chère aux archéologues, c'est
ce mausolée à moitié
englouti qui a permis de dater Tipasa de l'époque
punique.
En été, même les jetées
servent de plongeoirs pour tous ces corps
jeunes et bronzés qui célèbrent
le culte immortel de Dionysos, mais dans leurs
plongeons, dans leur regard et même
dans leurs rires qui pourtant éclatent
comme des pastèques trop mûres,
on décèle une impatience : celle
de revoir les touristes d'antan.
Ici, les jeunes ont les plages pour unique
passion, voilà pourquoi ils s'ennuient
en hiver, car en concevant des espaces pour
festoyer le corps, la ville a oublié
l'esprit. Puis, Tipasa nous étreint
avec son charme, alors on oublie l'hiver et
on se fait à l'idée qu'une belle
ville n'est pas forcément une ville
de l'esprit, d'autant que Tipasa n'a pas la
prétention d'être une Rome ou
une Syracuse en miniature. Site archéologique
et balnéaire sans plus ! Et si Camus
l'a rendue célèbre, la ville
quant à elle n'a jamais cherché
à glaner des lauriers. Pourtant, son
passé la raccorde aux villes prestigieuses
et c'est pour cela que vers le crépuscule,
lorsque la mer est outremer et que le ciel
flamboie, on a l'impression que la ville tremble
comme pour s'arracher à la terre et
s'en aller rejoindre la Grèce ou l'Italie.
Depuis la fin de l'empire romain, Tipasa a
perdu cette assurance royale qui ancrait les
hommes à leur présent et une
ville à une plus vaste contrée.
Et si, aujourd'hui encore, il n'est pas rare
d'entendre quelques-uns se vanter d'une certaine
filiation latine, c'est tout simplement parce
que le passé est têtu et qu'il
n'est pas seulement dans la mémoire
des ruines mais aussi dans celle des hommes.
Il y a à peine quinze siècles
de cela, ici on parlait à la fois le
punique, le latin et le berbère. Il
y avait aussi un théâtre et un
amphithéâtre.
C'est dans le crépuscule, une lumière
rose se pose sur les épaules du Chenoua.
Des milliers d'automobilistes prennent la
route, repus de clameurs marines, d'orgies
de soleil et d'agapes inoubliables dans une
ville comme conçue pour le culte de
Dionysos. Les Tipasiens, quant à eux,
continueront à travailler pour ceux
qui sont venus y passer tout l'été.
Ah, j'allais l'oublier : à l'heure
où le soleil bourdonne, prêt
à exploser en bourrasques de plomb
fondu, il vous est peut-être arrivé
de voir, comme il m'arrive souvent de voir,
sur l'esplanade du Forum, près de la
Nymphée ou du Temple anonyme, quelques
silhouettes anciennes habillées de
toges ou de pagnes et qui disparaissent aussitôt
qu'apparues. Pour moi, ces fantômes
sont aussi réels que ces ruines et
ce sont eux surtout qui m'attirent à
Tipasa.