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MOSTAGANEM

 

La route serpente entre les collines boisées puis on accède à Mostaganem entre jardins potagers et maisons en pierre cachées derrière les roseaux; ensuite on culbute sur la cité du 5 juillet, ceinture de béton caractéristique de l'urbanisme en vigueur depuis quelques décennies en Algérie. Mais voilà enfin ce qui, dans nos esprits, restera toujours la ville : Mostaganem d'antan avec ses larges avenues et ses boulevards, ses bâtiments où l'architecture est un style et un goût, ses quartiers où vibre encore l'âme de ses lointains fondateurs et de ceux qui y ont pris ancrage en la préservant.

Avec ses îlots amoureusement dessinés par un ingénieux urbaniste qui a tiré profit des déclinaisons du terrain, Mostaganem descend en pente douce vers la mer. On suit un boulevard bordé de ficus à ombrage généreux et l'on voit les trottoirs se remplir de plus en plus de monde. C'est celle-là l'image la plus frappante de cette ville de l'ouest, ce va et vient incessant de la foule et ces cafés toujours bondés.

     Malgré sa cohue, le centre ville résume encore l'âme et l'esprit de l'agglomération moderne. Les bâtiments qui abritent l'hôtel des Finances et la BNA, la mairie toute blanche flanquée d'une sorte de tour mi-clocher, mi-minaret, la poste dont l'édifice est plus imposant ainsi que l'église et les bâtiments de l'actuelle université s'harmonisent et s'intègrent autour de petites places et de jardins publics. Les plus importants commerces et le marché sont également logés dans cet espace et c'est pourquoi ici l'on se bouscule presque sur les trottoirs.

     Une multitude bigarrée grouille dans le marché. En djellaba et en chèche, en burnous ou en tenue occidentale, ils sont venus vendre qui ses légumes, qui sa volaille, ses œufs ou ses asperges, qui les breloques et les fanfreluches d'un autre temps. Ici c'est la fête perpétuelle de la quincaillerie et des épices, du clinquant et du toc. Un souk quoi ! avec des couleurs, des odeurs, des interjections et des sonorités parfois issues de la nuit des temps. Le vendeur d'olives loue sa marchandise à coup de formules tout aussi grandiloquentes que celles du goual qui, entouré d'une foule de badauds, ressasse la même histoire tissée peut-être par ses lointains aïeux. Encerclé par une même masse éberluée, un arracheur de dents et un charlatan encensent leurs prouesses et leurs potions à coup de slogans plus épiques encore.

     On trouve de tout dans ce souk où les odeurs épicées se mêlent à celles du poisson ou encore à l'odeur rance des fripes et autres vieilleries entassées là, dans cette poussière, au milieu de tous ces bruits, de ces cris des vendeurs qui, passé midi, essayeront de brader la marchandise qui leur rapporterait deux sous de bénéfice. Inattentifs à ces bruits, les boulevards et les rues des quartiers paisibles descendent langoureusement vers les murmures du port.

                                                             Une casbah au couchant

     Toute la matinée, une population nombreuse n'a pas cessé de se déverser dans la ville puis, le soir, lorsqu'elle n'aura plus rien à y faire, elle s'en ira. Les bus rentreront à Mazagran, Aïn-Tedlès, Mesra, Ouréah, Stidia, Kharrouba et autres villages ou hameaux environnants. Alors Mostaganem retrouvera son silence et sa quiétude qui frisent l'ennui.
   
  Il n'est pourtant que six heures mais beaucoup de magasins ont baissé le rideau et les rues sont vides. Maintenant une lumière diaphane saupoudre de rayons mielleux une cité mordorée. C'est en ces heures de répit que l'on peut vraiment apprécier Mosta et s'y promener. Et dans les quartiers calmes, celui de la Pépinière notamment, apprécier la beauté de ces cartes postales qui s'offrent au regard, apprécier l'architecture des villas et des bâtiments sans apparat mais au charme frappant. Parfois, derrière une clôture, des épicéas géants cachent une maison de style mauresque édifiée au début du siècle par un Européen nostalgique d'une culture qui n'est pas la sienne. Comme, par exemple, l'actuelle école des beaux-arts, dont l'élégance et le style tiennent des palais andalous et qui est l'un des plus beaux édifices de la ville. 

Au coucher du soleil, des vues splendides depuis le Belvédère et le Panorama. De là, on embrasse du regard les maisons ocres et blanches de Tidjdit, Titalguine, Edderb et Tobbana, les quartiers de la ville traditionnelle, la ville nacrée qui se laisse caresser par les derniers rayons. Comme Ghardaïa, la «casbah» mostaganémoise s'accroche à une colline. Derrière elle cependant, ce n'est pas le ciel mais la mer qui se déploie jusqu'à l'horizon.

     A gauche, dressés vers le ciel, les édifices imperturbables  de la ville moderne s'apprêtent à allumer leurs lampions qui vont bientôt se confondre avec les lumières du port, celles des navires et celles, plus lointaines, de quelques villages côtiers.

     Le vaste sillon qui creuse Mosta en deux c'est Aïn-Sefra, un oued qui n'est plus que l'ombre de lui-même mais autrefois généreux. Sur ses bords, aujourd'hui envahis par le béton, poussaient une végétation luxuriante et des cultures qui faisaient vivre une population entière. Les quartiers de la vieille ville ont eux aussi perdu leur faste et parfois ils croulent sous le poids des ans mais là il y a encore une âme. Une âme qui perdure comme par miracle dans ces ruelles labyrinthiques où l'on se surprend souvent à musarder entre les façades pourtant craquelées et délavées.

     Avec leurs maisons accrochées les unes autres et leurs ruelles tissant un véritable fouillis, Tobbana et Titalguine témoignent encore d'un type architectural dont la fonction n'est pas seulement technique mais sociale et culturelle, en ce sens qu'il répond à des besoins d'entraide et de solidarité sans pour autant nuire à l'intimité des familles qui partagent une même maison. Construites sur un et parfois deux étages, les demeures sont de type introverti avec le wast eddar commun par lequel on accède aux appartements. Aujourd'hui, leurs faïences sont délavées, leurs arcades et leurs portes en bois sont toutes branlantes mais les odeurs anciennes du thé à la menthe et du pain cuit sur la braise sont toujours là, préservées comme les traditions d'une mémoire toujours vive. Dans leur haïk, deux demoiselles pressent le pas, puis aussitôt disparues derrière un porche.

     Sis sur le versant oriental de oued Aïn-Sefra, Tidjdit est le quartier traditionnel le plus récent de Mosta, puisqu'il ne date que de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Ses escaliers pavés qui montent vers l'infini évoquent la Casbah d'Alger, tout comme ses demeures. A Tidjdit règne une animation telle qu'il nous semble qu'une autre culture est à l'œuvre dans ce microcosme qui a tout de même préservé quelques ateliers d'artisans. A l'ombre, mauve à cette heure-ci, un vieil homme confectionne des corbeilles en roseau et là-bas, dans la ruelle adjacente, des fillettes jouent à la marelle.

Comme dans toutes les casbahs d'Algérie, tout est vestige dans cette vieille ville, tout mérite d'être classé, restauré et mis en valeur, pas seulement pour les besoins du tourisme mais parce que des hommes y vivent. Cependant, ici, ce qui est considéré comme le principal monument historique est la Grande Mosquée d'Edderb, construite par les Mérinides en 1340 et qu'une «restauration» malheureuse a complètement défigurée puisque seul l'ancien minaret a été préservé.

     Admirée depuis la route venant d'Oran, Mosta donne cette carte postale : un immense tas de sucre posé sur les collines et se confondant avec le ciel. Au fur et à mesure que nous nous rapprochons, cette blancheur nous happe puis voilà que toute la ville se referme sur nous. De colline en colline, elle nous propulse dans ses quartiers. Le nostalgique des belles époques reviendra souvent à la Pépinière, à Rainsinville, Saint Jules et au centre ville malgré sa foule. Tidjdit et la cité traditionnelle ont quelque chose de propre à elles qui attire et on ne sait pourquoi l'on se retrouve souvent dans ces quartiers éprouvés par le temps et la pauvreté mais qui restent la mémoire d'une richesse susceptible d'être sauvée.

Le souk de Mesra

     Aux heures vespérales, le promontoire surplombant le port offre une vue belle à couper le souffle. Autre carte postale : le ciel vire progressivement au rouge puis au rose. Ensuite, un par un, les navires allument leurs lampions et la baie s'emplit alors de lumières et de feux follets. Dans le noir, une flottille de bateaux de pêche vient de mettre le cap sur un banc de sardine ou de crevettes et les navires en rade clignotent en s'enfonçant dans le sommeil. La mer est devenue un écran noir où dansent et s'amusent toutes ces lumières.
   
     A Mosta, la mer est au port et elle ne va jamais au-delà. Excepté au marché mais dans les cageots de poisson ! Alors, depuis que la ruralité a presque pris le dessus sur l'urbanité, la mer à Mosta est devenue nostalgique. Nostalgique des dimanches de tango, des jeux de boules et des fruits de mer arrosés d'anisette et de vin du cru. Ici donc, on ne va plus à la mer qu'en été. Pas même au printemps lorsqu'un soleil radieux appelle à admirer ces paysages, ces plages désertes envahies par les cris des mouettes ou ces falaises offrant des vues imprenables jusqu'au lointain horizon.   

     S'agrippant aux rochers, quelques pâtés de maisons, autrefois gavés de bonne humeur et d'ivresse, se laissent ronger par le sel. Oubliés de Dieu et de leurs semblables, pétrifiés dans une fixité de pierre, quelques oisifs et deux pêcheurs observent le vol minéralisé des goélands. Ici, c'est Salamandre et tout est figé dans la rouille, tout est minéralisé. Les façades squameuses des anciennes villas de maîtres et des cabanons encore miraculeusement perchés sur leurs pilotis, les collines et leurs arbres aux branches convulsées et même le ciel et la vague suspendue dans un dernier soupir sont minéralisés. Tout est poussière de couleurs délavées, limaille de soleil fané, varech, limande sèche sur sable chaud.

     Rouillée, elle aussi, est cette balustrade où personne ne vient plus s'accouder pour regarder la mer, la mer qui est pourtant si belle en cet instant précieux : une énorme mosaïque couleur d'azur. Quant aux chômeurs que l'on voit là-bas, ils ont trop regardé la mer sans rien y voir venir. Aujourd'hui quelque vague espoir les pousse eux aussi à regarder vers le nord.

carrefour des Trois Ponts, on se mêle à la foule et se retrempe dans le présent : quelle direction prendre pour continuer la visite ? Si l’on aime la mer, direction Kharrouba, Hadjadj, Willis ou Petit Port, vers l’est évidemment, là où la montagne est mitoyenne du grand bleu.

A ceux qui n’ont pas l’âme d’un poète ni celle d’un Robinson Crusoë pour aimer des étendues sauvages, proposons ces images fortes du souk le plus typique de la région, celui de Mesra en l’occurrence, à quelques encablures de Mosta. Tout se mêle dans ce souk surgi des tréfonds de l’histoire : odeurs et couleurs, cris et paroles et gestes, objets et animaux et humains. Les vendeurs de brocante avec leurs ustensiles usés et leurs rebuts remontant à la préhistoire de la mécanique ou de l’électronique ; les talebs en train de griffonner des amulettes ; l’âne qui rumine dans son coin ; le chevreau qu’on égorge et qui gigote dans une mare de sang ; les rôtisseurs noyés dans la fumée ; les musiciens dont la flûte se fait tantôt allègre tantôt triste suivant les tintements de l’obole ; l’arracheur de dents devant sa panoplie de molaires ; les derviches ; les charlatans au verbe épique ; les poètes enturbanés plantés par hasard dans ce décor ; les goual faisant un avec la foule suspendue à leurs lèvres… Tout est là, entassé dans une pagaïe prodigieuse et dans la même poussière que le reste ! Le souk de Mesra est à la fois une cour des miracles et une caverne d’Ali Baba : n’y manquent que les charmeurs de serpents.

Puis on revient encore aux Trois Ponts, pour une emplette d’épices ou de poisson, non seulement parce que le soir les pêcheurs bradent la marchandise à moitié prix mais surtout pour son goût : il paraît que la crevette et le rouget de roche de Mosta sont les plus succulents qui soient.

On quitte Mosta en emportant ces odeurs, ces parfums et ces sons, des images parfois fortes d’une partie de nous-mêmes et d’une partie des autres, nos semblables. On la quitte aussi en traversant encore une fois ces ceintures de béton récemment érigées : bâtisses peinturlurées à la hâte, carcasses en parpaing et minarets approximatifs fichés dans un ciel pourtant toujours bleu.

Texte paru dans TASSILI magazine

 

 


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