APRES
UNE PERIODE FIGURATIVE où le paysage
était le sujet principal, ma peinture
aboutit à l’abstraction dès
1983. Là n’était pas un hasard
mais une logique qu’elle portait en elle.
Cependant, elle ne se départit pas
de son thème central ; bien au contraire,
elle en est déjà un approfondissement
: y apparaissent donc des pierres, des feuilles,
des branches, des pierres ou peut-être
encore des ailes de papillons. Donner la parole
aux choses anonymes et muettes, telle est
la gageure chez quelques artistes de notre
siècle : Willem de Kooning, Soulages,
Paul Jenkins, Prassinos, Mark Tobey, Estève,
Manessier… Je viens de citer des artistes
dont je me sens très proche. Et m’inscris
dans une même démarche qui rajeunit
notre vision de la nature, qui l’approfondit
en l’analysant et en la synthétisant
jusque dans ses éléments constitutifs
les plus anodins, les plus microscopiques,
en donnant une image dont le but est cognitif
et poétique en même temps.
En
1983, j'écrivais dans mon journal : «…cette
expression est doute, quête. Ce que je
rechercherai, en tout cas ce que je revendique
le plus c'est cette quête qui est doute,
cette insatisfaction que je sais désarroi
plus qu'espoir, celle de l'inconnu qui m'obsède…
Peu importe aussi si j'échoue là
où d'autres ont réussi ou si je
réussis là où d'autres
ont échoué. Ce que je revendique
par la peinture, dans ma peinture, c'est la
question posée, le regard étonné,
la quête de l'insatisfaction permanente…
« Ma peinture est peut-être une
solution à un problème d'ordre
métaphysique ou psychologique, ou les
deux à la fois […] Le grand moment pour
moi ce n'est pas quand la toile est terminée
mais celui où je peins, le moment où,
à une heure à faire peur aux fantômes,
je décide de peindre, où je continue
à peindre, connaissant tous les sacrifices
que je dois faire. D'ailleurs lorsqu'on peint,
il n'y a que des risques. Mais à aucun
moment ce mot ou le mot de sacrifice ne m'a
pesé sur le moral. L'art se vit comme
un champ de bataille…
«
Non, je ne cherche pas à communiquer,
je cherche à être […] Je dialogue
avec moi-même avec ces gestes muets de
ma main, de mes bras, de tout mon corps, je
dialogue avec mes yeux qui sont muets, et peut-être
que je projette plus que l'ombre de mon être
sur du papier ou de la toile… La peinture me
permet seulement de connaître mes faiblesses
; elle ne me permet pas de voler comme un oiseau
; elle ne me permet pas des métamorphoses.
On devient tout petit lorsqu'on peint, surtout
lorsque les couleurs se mettent à désobéir,
à refuser d'offrir l'image que l'on veut.
Je ne contrôle pas l'espace que je crée
moi-même. Souvent il me semble que cet
espace s'est créé en dehors de
moi, malgré moi. Car ce n'est jamais
cet espace que j'ai voulu créer. J'entre
dans la toile ou dans le papier sans notion
préconçue, préméditée
de ce que, fini, cet espace devrait être.
Je me refuse d'ailleurs tout plan, toute partition.
C'est ainsi que j'apprends à quoi ressemble
le monde qui est en moi et qui cherche à
devenir peinture. Je ne veux pas faire régner
un ordre quelconque ; l'ordre qui s'offre à
moi après un dur combat avec la résistance
de la toile, avec les ordres multiples et souvent
contradictoires qui sont en moi, l'emporte.
Il doit y avoir certainement une discipline
intérieure, une sorte de synthèse
de ce qui me ressemble le plus, me concerne
le plus, ce qu'il y a de plus fort en moi. Je
ne cherche pas à avoir un style ; je
veux être moi-même et je suis sûr
que je ne fais que refaire ce qui a été
fait il y a dix mille ans de cela, ou ce qui
a été fait à dix mille
kilomètres d'ici ou à dix millions
d'années-lumière ».
Trouver
matière à peinture, y compris
dans la matière inerte de la pierre.
Une vaste symbolique d'abord que cette pierre
qui a conservé une odeur humaine, suivant
la légende de Prométhée.
Cependant, ce n'est pas de mythes que je suis
friand mais de sensations pures, d'émotions
issues de la vue, du toucher, de l'odorat et
des évocations poétiques que la
pierre suscite. Face à la pierre, nous
sommes face à la vie secrète des
choses qui, dans cette immobilité, dans
cette fixité et cette inertie n'en demeure
pas moins forte. Et dans cette matière
cosmique à l'état brut, dans cette
pierre sans parole et sans nom, sans énergie
et sans mouvement, est condensée à
l'infini la force secrète qui régit
tout le cosmos. Là est aussi la matière
première, issue du magma d'avant le Big
Bang d'où a surgi la vie et a surgi le
mouvement. Peindre des pierres c'est dire des
choses essentielles sur la vie et sur l'origine
de la vie mais aussi sur la mort. Car la pierre
est cette chose qui nous regarde avec ses yeux
immobiles, avec son visage de Gorgone. Mais
qui, mieux que Roger Caillois, a su parler des
pierres avec le langage des mots (dans L'écriture
des Pierres, éditions Skira) ?
Si
je reste constamment en contact avec la nature,
ce n'est pas pour la copier mais pour connaître
ce qui, dans l'ordre et la couleur de celle-ci,
possède un caractère permanent.
Car il est indéniable que cette partie
de la Mitidja où je vis et travaille
possède ses couleurs et ses tons propres.
Maintenant
: essayer de restituer un ordre dans son essence
même. Ici, dans cette terre méditerranéenne,
la lumière est si vive qu'elle transforme
les objets jusqu'à les rendre méconnaissables
; elle les cerne d'une espèce de halo
qui les fait trembler, qui en fait vibrer les
contours et les estompe. Tout semble instable
mais tout fait partie d'un tout. L'air est incandescent
en été où les jaunes et
les ocres brûlent au milieu des verts.
En hiver, l'air semble figé et pourtant
les formes tremblent, perpétuellement
instables. Témoin médusé
de ces phénomènes, je cherche,
avec les moyens dérisoires de l'art,
à les restituer, à les traduire
dans leur infinies transformations fugitives,
dans leurs chatoiements, dans leurs secrets
rapports, dans leurs complices interpénétrations,
dans leurs contrastes et leurs harmonies grandioses,
dans leurs délicats mouvements semblables
aux jeux des feuilles d'un peuplier sous la
brise. Partout le soleil pénètre
entre les frondaisons et, en dessous, c'est
à la fois une pagaïe intraduisible
et un ordre majestueux : uniquement dans un
jeu d'ombres et de lumières…
C'est
un vaste programme que de vouloir sérier,
cataloguer, retenir au moins quelques échantillons
de ce vaste tableau chromatique qui défile
au fil des jours sur la plaine, sur les monts
et les vaux, là-bas, en jeux d'ocres,
de jaunes, de blancs, de rouges et même
de roses sur un monticule fraîchement
labouré, caressé par un soleil
automnal. La gamme chromatique la plus vaste
qui soit s'amuse, dans cette Mitidja de mes
racines, à vouloir me rendre fou. Mais
j'ai dépassé le stade de la fascination
juvénile pour accéder à
l'émerveillement dans la lucidité.
Mon
objectif est la connaissance, certes. Cependant,
ici, le paysage peint n'est pas le résultat
d'une seule perception optique mais l'expression
d'une réalité cognitive et sensible
appréhendée par tous les sens
et par l'esprit. Les aspects visibles des paysages
sont restitués mais également
les parfums et les musiques qu'ils dégagent
; et c'est par cette voie que je cherche à
extraire de la nature des métaphores
poétiques. Imprégnée de
méditation et de contemplation, cette
peinture devient la traduction poétique
d'un émerveillement. On peut, parfois,
la dire impressionniste, dans le sens large
du terme, en ce sens qu'elle traque également
les impressions fugaces, qu'elle cherche à
fixer les transformations de la nature au cours
des saisons, à en saisir les secrètes
sonorités et les rythmes les plus flagrants.
Et c'est par les caractères insaisissables,
fugaces de la nature qu'elle accède aux
caractères permanents de celle-ci.
Ici
règne un grand calme. Tantôt c'est
un silence sidéral tantôt c'est
un doux bruissement. Mystérieux est le
silence de cette peinture qui abolit l'austérité
sans rechercher l'exubérance. Dans l'ouest
de la Mitidja où j'ai vu le jour, la
plaine va à la rencontre de la montagne.
Deux mondes en harmonie. Dont cette peinture
s'inspire et qui est tout d'abord un long et
patient travail sur la matière du monde
visible et sur les éléments. «
Pour qu'une rêverie se poursuive avec
assez de constance pour donner une œuvre écrite,
pour qu'elle ne soit pas simplement la vacance
d'une heure fugitive, il faut qu'un élément
matériel lui donne sa propre substance,
sa propre règle, sa poétique spécifique
», écrit G. Bachelard. Et cet «
élément matériel »
dont parle le philosophe français, je
le trouve dans la nature prise non seulement
comme source de connaissance mais comme source
d'étonnement. Car, pour reprendre encore
Bachelard parlant de l'art littéraire
et poétique : « Il faut qu'une
cause sentimentale, qu'une cause du cœur devienne
une cause formelle pour que l'œuvre ait la variété
du verbe, la vie changeante de la lumière.
»
Parfois
il y a de l'improvisation psychique et de l'invention
instinctive dans ma peinture car je ne renie
par totalement l'écriture automatique,
qui est en partie à la base du travail
de Willem de Kooning que je vénérais
entre 1983 et 1987. Cependant, au hasard sont
fixées des limites. Conscient et inconscient
sont constamment en équilibre chez moi.
Dans mon travail, le geste spontané existe
donc parfois mais l'œuvre est toujours soumise
au contrôle de la raison. Improvisation
et action volontaire s'unissent de temps à
autre pour produire l'effet recherché.
Et c'est à partir de la dialectique du
thème concret agencé dans une
composition abstraite que ma peinture - qui
a progressivement pris conscience de son sujet
- trouve sa logique et son équilibre.
Je m'inscris entièrement dans le discours
de l'esthétique occidentale et considère
qu'en art il est fondamental de trouver des
solutions neuves à des problèmes
plastiques, mais pour moi la forme ne vient
pas avant le sujet. Je définis l'art
comme une praxis et fais toujours mienne l'idée
des expressionnistes abstraits - qui m'ont beaucoup
marqué - selon laquelle la peinture doit
avoir une valeur expressive équivalente
à de la grande musique.
Sans
la prétention d'avoir trouvé ou
même de chercher une voie singulière,
je cherche, dans un langage (l'abstrait) découvert
par d'autres, à exprimer des préoccupations
philosophiques mais aussi des équivalences
poétiques à des sensations face
à la nature et au cosmos, lesquelles
préoccupations et équivalences
sont beaucoup plus complexes que des soucis
purement esthétiques de forme, de structure,
de couleur, de composition ou de rythme. D'ailleurs
lorsque le sujet est fort et que l'expérience
est suffisante un style personnel en découle
automatiquement. Et après avoir longtemps
cherché, on ne cherche plus : on trouve.
Grand lecteur de poésie, je commence
dès 1997 à donner comme titres
à mes peintures une strophe, un distique
ou un poème entier : ceux de T.S. Eliot,
Robert Frost, Thomas Dylan, Y.B.Yeats, Archibald
Mac Leish, Theodore Roethke, Robert Lowell,
Ezra Pound, Victor Segalen, Mac Diarmid et Kenneth
White surtout, ainsi que les miens propres.
Peinture et poésie sont intimement parangonnés
dans cette démarche. En se référant
à ces poètes (Américains
surtout), je suis conscient de l'inscription
de mon travail dans une tradition et une sensibilité
très vastes, lesquelles inscrivent l'homme
dans la nature et le cosmos tout en le présentant
dans son effort visant à transfigurer
l'existence humaine et à s'élever
vers le sublime. L'utile c'est l'agréable
; ce qui procure du bien et du sens procure
du plaisir, et c'est en ce sens que je me revendique
de ce qu'Etienne Souriau appelle « l'art
instaurateur », c'est-à-dire qui
permet à l'homme de « mener une
vie sublime ». Ces vers de Kenko :
O caractères tracés par mon pinceau
Soyez mes guides vers la terre Pure.
Traversée
par le fleuve silencieux de la méditation,
ma peinture recherche la simplicité,
la sobriété et la modération
à travers la couleur et la forme ; de
même qu'elle fuit la facilité autant
que la fantaisie et la sophistication gratuite.
Elle n'a rien de superfétatoire, rien
d'ajouté. Partant d'une expérience
intérieure et de l'observation attentive
de paysages réels, elle ne se veut pas
seulement une somme d'impressions face à
ordre perceptible. Elle se veut poésie.
Ces deux dernières années, je
suis arrivé à une peinture apurée,
simplifiée. C'est d'abord la série
des losanges monochromes sur fond monochrome
ou en polychromie à base de taches, de
traits... Une autre série est à
base de rectangles alignés. Puis une
autre avec des formes polygonales évoquant
peut-être des Rothko. Une autre représente
des espèces de colonnes ou plutôt
des I centrés au milieu du tableau. Une
autre encore figure des formes polygonales,
ni pierres ni objets, comme vieillissants, comme
rongés par le temps mais tenaces. Ou
venant à peine de naître qu'ils
sont déjà ridés et comme
balafrés. Une autre série, La
pluie, abandonne la synthèse des séries
précédentes pour l'analyse : des
gouttes de pluie en train d'exploser sur le
sol.
En
2000, ayant été surtout absorbé
par la rédaction d'un ouvrage sur la
peinture algérienne, j'ai alors commencé
à réaliser des peintures assistées
par ordinateur avec Photoshop, Photo Paint et
Painter. Je n'ai d'abord considéré
ces travaux (près de 300) que comme des
matrices pour œuvres à concrétiser
sur support traditionnel. Maintenant je les
revendique comme des œuvres d'art à part
entière, d'autant que je n'ai pas encore
repris mes pinceaux et mes couleurs pigment.
Dans
les paysages abstraits comme dans la série
des losanges, dans celle des rectangles renvoyant
métaphoriquement à la Trinité
ou dans les autres séries, règne
une atmosphère « onirique »,
indéfinissable, donnant le sentiment
d'une fuite hors des contingences pesantes de
la réalité, vers le silence des
lieux secrets. Ce qui ne peut être assimilé
à une fuite dans l'oubli des réalités
de ce monde mais à une intégration,
une dissémination totale dans l'univers.
Ainsi cet extrait de mon journal : « A
chaque instant, je suis à la recherche
de la musique intérieure à l'origine
de la force d'une peinture. Ma peinture n'est
pas assise sur un nuage d'où elle regarderait
le monde et les choses. Je ne suis pas le maître
du monde. Je suis un objet de ce monde - je
sais que les philosophes utilisent le mot «
sujet » en parlant de l'homme qui, contrairement
aux autres animaux, a un contrôle sur
le monde. Un objet qui se dissout dans chacune
des dimensions, œil ouvert partout en même
temps, parfois dans l'œil même qui regarde
et qui s'extasie, mais sans cette prétention
démiurgique, sans cette prétention
d'avoir l'univers sous mon contrôle ;
simplement comme un grain de poussière
entraîné par les forces cosmiques
là où d'autres grains, plus gros,
plus lourds, n'ont pas la chance d'être
entraînés. Il faut se faire tout
petit pour voir à quel point la nature
est grandiose. Ainsi je peux voir ce qu'ils
ne voient pas connaître de l'intérieur
" le monde entier des choses " et
leurs secrets » (16.12-1998).
Ce
sont « les rythmes essentiels de la vie
» (expression de Jean Cocteau à
propos du peintre Helman) que je désire
intercepter. Et ici il n'y a pas (plus) le moindre
gémissement de désespoir ou d'angoisse.
Et si cri parfois il y a dans cette peinture,
c'est qu'il exprime un plaisir, une jouissance
à l'union de l'âme avec un grain
de sable. Ma peinture aspire à perpétuer
le bonheur des impressionnistes, elle aspire
à perpétuer l'esprit et la sensibilité
de Vermeer de Delft, de Rubens, de Van Eyck…
Ainsi,
ces paysages abstraits et ces formes cosmiques
peuvent se lire également comme le journal
des flux et reflux dans mon âme et dans
mon esprit. Extraits de mon journal : «
Une œuvre a toujours un centre où le
peintre a toujours été le plus
proche de lui-même. Pourtant on a le sentiment
d'avoir été proche de ce centre,
d'avoir dit l'essentiel, alors on élabore
une théorie sur ce centre, on le définit
en cherchant à en être le plus
proche que possible, puis on se rend compte
qu'un autre centre vient de naître, celui-là
même qui a été le moins
apparent dans l'œuvre antérieure, le
plus discret. Alors on se tourne vers ce point
et, dans sa tête ou par l'écrit,
on élabore d'autres théories.
Mais c'est peut-être le même cercle
qui se déplace car il n'est pas dit qu'un
cercle doive demeurer immobile ou avoir un même
diamètre. Il grandit, il se rétrécit
mais il demeure toujours le centre. C'est nous
qui changeons, et lui nous imite. Dans notre
théorie, nous croyons l'avoir circonscrit
mais là n'est peut-être que l'illusion
de l'avoir touché. En tout cas, l'œuvre
ne l'a pas raté.
«
Le centre qui est en nous et qui change et se
déplace est le lieu de notre éternel
mouvement. Rilke dit : "Ce qui s'enferme
dans le fait de demeurer déjà
est pétrifié ».
Éclectisme
et nomadisme vont de pair chez moi, dans le
même souci d'embrasser les différentes
facettes d'un thème central : la nature
et la culture. Comme je le soulignais dans mon
journal, « Ma peinture est nomade mais
avec ses constantes, qui sont l'essentiel qui
me ressemble le plus et qui est strictement
le mien. Une peinture en mouvement qui embrasse
plusieurs parties de mon être à
la fois, plusieurs vérités en
moi cachées, plusieurs lumières
dans ce même et unique centre qui évolue
sans cesse. Ouvert est le centre de ma peinture,
comme moi-même je crois l'être sur
le monde » (22.11.1998).
Une
peinture généreuse n'a jamais
la prétention d'écarter du revers
de la main un patrimoine humain de plusieurs
millénaires mais celle qui s'y abreuve.
Il y a quelque chose de bouleversant dans l'humilité
et la modestie des expressionnistes abstraits
envers qui je se sens toujours redevable. Et
si je considère que le concept de post-modernité
est une mystification, ce qui me dérange
chez ceux qui s'en réclament c'est de
vouloir nier que nous sommes tous redevables
de quelqu'un. Ma peinture s'inscrit dans une
sensibilité et une tradition poétique,
littéraire et plastique très vaste
(d'où mes références aux
poètes, américains surtout) qui
n'est pas prête de s'épuiser. Et
si elle s'inscrit dans le courant de l'abstraction
- qui a peut-être le mieux porté
cette sensibilité au XXème siècle
- c'est parce que la modernité n'est
pas morte, voire qu'elle n'est qu'à son
enfance.
J'ai
découvert la peinture par ordinateur
en 1990, puis je l'ai oubliée aussitôt.
En 2000, j'ai manqué de temps pour peindre
sur les supports traditionnels, alors j’ai commencé
à faire des peintures digitales en utilisant
des logiciels de peinture et de traitement de
l'image. Depuis, j'ai réalisé
plus de 600 peintures par ordinateur. Est-ce
que ces travaux sont des œuvres à part
entière ? Tout d'abord, je les aie considérées
comme des esquisses ou des matrices pour œuvres
à concrétiser sur toile ou sur
papier, mais maintenant je les revendique comme
des œuvres à part entière car
elles sont la création d'un peintre qui
a beaucoup dessiné, qui sait ce qu'est
un dessin juste, une composition équilibrée,
une couleur, un rythme, une harmonie, etc.,
et qui, de plus, sait quel est son sujet. Mes
peintures digitales ne sont pas des fractales
! Car je ne suis pas venu à l'art par
l'entremise de ordinateur, qui n'est qu'un outil
au service de mon savoir faire de peintre.
J'utilise des logiciels d'artistes, Painter
notamment, et je n'ai jamais recours aux opérations
algorithmiques qui donnent des effets heureux
à n'importe quel profane sachant seulement
manipuler un ordinateur. Moi, cet outil me permet
de réaliser une œuvre très vite,
dans un temps record, mais celle-ci est issue
de ma maîtrise des techniques de l'art
et de ma sensibilité esthétique.
Cette rapidité d'exécution est
mise au service du peintre très inspiré
et productif que je suis.
De plus, la peinture digitale m'offre d'autres
possibilités : une palette de seize millions
de couleurs, une gamme qu’aucun artiste traditionnel
ne peut avoir d’un coup quelle que soit la taille
de son atelier. Ce qu'elle n'offre pas, ce sont
la matière et ces aspérités
que produisent les pigments sur la toile ou
le papier. En outre, sincèrement, je
pense qu'une peinture réalisée
avec les matériaux traditionnels est
plus pérenne que celle sortie d'un scanner.
Ainsi, quoique je considère mes digitales
comme des œuvres à part entière,
j'aime beaucoup plus les pigments que je puis
sentir et toucher : l'acrylique, l'huile, la
gouache, l'encre…
Dans
ma peinture, il s'agit donc avant tout du rythme
cosmique avec ses phases successives de naissance,
de vie, de mort, d'évolution et d'involution,
de dilatation et de contraction, de transformation
permanente. L'ordre que je cherche est proche
de l'ordonnancement des structures végétales
et minérales que nous connaissons et
qui s'hypostasient en rythmes englobant tout
l'univers. Restitués en tant que murmures,
chuchotements et signes du vaste cosmos, où
l'humilité devrait toujours être
de rigueur, certains éléments
de ce même cosmos saisis par un pinceau
se veulent bribes d'un chant cosmique.
« A présent j'avance hors de toute
image
Me suive qui ose le faire. »
(Kenko, cité par Kenneth White)