Plus de 100 000 âmes vivent aujourd’hui dans la vallée du M’zab, un oued surplombé de petites collines où s’est créée la pentapole, ces cinq villes distinctes et unies comme les cinq doigts d’une seule main : Ghardaïa, Beni Izguen, El Atteuf, Bou Noura et Mélika. Cinq villes qui gardent, plus présentes que partout ailleurs en Algérie, les traces lointaines du passé qui les a vu naître. Cinq villes liées au passé et à l’histoire autant qu’au présent. Cinq villes agglomérées le long d’un étique oued du désert que rien ne prédestinait à cette opulence si ce n’est l’acharnement des hommes qui ont décidé de vivre sur son rivage. Cinq villes pareillement bâties pour préserver et perpétuer le même legs culturel et religieux et pour ne pas avoir à se jalouser mutuellement, ni à se concurrencer autrement que sur la base des principes sur lesquels elles se sont fondées. Cinq villes surgies de l’histoire qui ont aujourd’hui intégré les moyens de la modernité (l’électricité, l’automobile, l’ordinateur et tous les autres engins et équipements de notre temps) mais qui restent arrimées aux traditions les plus lointaines, depuis le port de la tenue vestimentaire des ancêtres aux mœurs qui régissent le mode de vie familial et social.
Pourtant, un millénaire est déjà passé depuis que la petite communauté ibadite, qui a suscité le premier schisme en islam dès 656, a refusé de renier sa foi et pris la route de l’exil pour échapper aux persécutions avant de s’installer ici. Voila mille ans que les Ibadites vivent ainsi, jalousement attachés à leurs traditions, et ils ne semblent point disposés à changer, même quand ils s’en vont vivre à Oran ou à Alger. Alors, en parlant avec eux, en les regardant vivre en communauté, l’on se demande comment une communauté peut être à la fois aussi fermée au changement et ouverte aux acquis les plus modernes de notre temps. Nous sommes loin des Mormons, par exemple, qui tiennent à leurs valeurs tout en refusant toute forme d’émancipation et tout progrès technologique ou scientifique.
Les premiers Ibadites ont donc fui l’Orient pour s’installer à Tiaret et Sédrata avant d’élire une vallée encaissée dans un lit d’oued pour lieu d’existence et de vie, lieu de retrait pour préserver leur croyance qui se voulait une interprétation rigoureuse de l’islam dans le respect les valeurs du travail et surtout dans le respect de la vie et de l’environnement. Car qu’est-ce que la frugalité, la discipline et le refus du gaspillage qui caractérisent les Mozabites si ce n’est une forme d’écologie ? Durant un millénaire, les Ibadites ne se sont pas écartés de cette voie, montrant par la même que leur discipline, leur rigueur et leurs restrictions peuvent se marier avec une forme de modernisme, du moins avec l’amour des sciences et des techniques.
Les Beni Wassin, qui sont issus de la tribu ibadite originelle, s’installèrent donc dans la vallée du Mzab et adoptèrent le mode pastoral, puis ils se sédentarisèrent dans des ksours construits sur les collines surplombant l’oued afin de se prémunir des crues et des attaques. Les principes architectoniques et urbanistiques initiaux des ksours se sont perpétués jusqu’à ce jour, avec ces rues étroites qui serpentent toutes vers le sommet de la colline, lequel sommet est réservé à la mosquée et à la tour de guet. Le marché, quant à lui, se situe au niveau le plus bas, qui se trouve être une surface naturellement plane permettant d’accueillir le maximum de gens, dont des étrangers. Ce retrait du marché par rapport aux domiciles prémunit des mélanges avec la gent féminine qui, jusqu’à ce jour, ne fréquente pas ces lieux de commerce, ou très rarement, à certaines occasions comme les fêtes et les foires.
Le ksar adossé à une colline
Ghardaïa, Taghradaït, la perle des oasis, est la ville la plus connue de la pentapole du Mzab, or si elle est la plus peuplée, elle n’est cependant pas la plus ancienne car elle n’a été fondée qu’en 1083 alors qu’El Atteuf, la cité la plus vieille, date de 1011. Située en amont de la vallée sur une colline de 30 hectares où s’accrochent quelque 1800 maisons, Ghardaïa connaît donc une grande concentration de population, laquelle concentration s’explique par l’architecture et un urbanisme solidaires. Avec ses rues montantes qui convergent toutes vers le sommet dominé par la grande mosquée, la ville est marquée par une configuration concentrique spécifique qui a épousé le dénivellement de la colline sur laquelle elle est posée, tout en lui donnant une configuration permettant de se défendre en cas d’hostilités.
C’est donc une casbah qui vous accueille dans ses étroites ruelles semblables à tant d’autres, avec leurs bazars et leurs épices ; avec l’image fugitive d’une femme au charme fou qui referme sa voilette sur les yeux et la bouche qu’elle a, par mégarde, laissé entrevoir ; avec les rumeurs persistantes des marchands vantant leurs produits, avec les mêmes bruits doux d’un marteau sur une pièce de dinanderie… Les casbahs se ressemblent toutes, mais chacune est unique en son genre. Et l’unicité de Ghardaïa réside au fait qu’elle n’est pas une seule ville mais cinq. Elle est également unique en ce sens qu’elle n’est pas un petit îlot ancien préservé au milieu des bâtiments modernes mais une grande cité ancienne qui a daigné laisser construire à sa périphérie quelques édifices en béton. Architecturalement parlant, nous sommes en plein dans le passé où que nous soyons à Ghardaïa. Voilà la grande spécificité de cette casbah, de ce ksar si vous voulez, car au Sahara c’est ainsi qu’on appelle les villes anciennes, le mot casbah étant réservé aux sites urbains du nord de l’Algérie.
La visite d’une vieille ville commence par le marché. Celui de Ghardaïa est sis à la périphérie ouest, comme l’indique d’ailleurs son nom en mozabite, azghar ougharm, qui signifie l’extérieur de la cité. Fréquentée jadis par de lointains caravaniers, le souk est le principal lieu d’échanges de la ville, de même que le lieu de prise de décision et de communication. Car au centre de ce marché, il y a une houita, qui consiste en des sièges en pierre sur lesquels chacun des membres de la djemaa prenait place pour discuter des affaires de la ville ou régler des problèmes des citoyens. Rectangulaire, la place est entourée d’une galerie embellie d’arcades de différentes formes sous laquelle s’ouvrent des boutiques, des ateliers d’artisans et des bazars, tandis que les commerces non permanent s’activent au milieu de la place. C’est là qu’on trouve le plus grand choix de tapis mozabites aux couleurs chaudes et aux motifs issus de la nuit des temps. Et ne vous fiez pas à ce qui est présenté sur la devanture, car celle-ci ne rend point compte du trésor d’Ali Baba qui se trouve à l’intérieur. Dans la boutique, un verre de thé chaud vous sera servi, puis vous aurez accès au dépôt de l’étage supérieur. Et si vous n’êtes pas séduit pas ces laines travaillées sur des métiers à tisser aussi anciens que le souk lui-même, vous aurez profité de la vue sur la place grouillant de monde avec ses étalages de tissus, de laines, de soieries, d’objets de dinanderie, d’épices, et des truffes par cageots entiers à des prix laissant rêveur… Ces fameuses truffes noires que l’on exporte aussi vers les marchés européens et arabes.
L’austérité de l’architecture de Ghardaïa lui octroie un charme particulier, qui me rappelle la vieille ville de Mostaganem, elle aussi construite sur une colline, avec les mêmes ocres qui deviennent or et miel lorsque les premiers ou les derniers rayons de soleil les caressent. De loin on a l’impression d’un immense damier en trois dimensions avec pour seules excroissances surélevées la tour de guet et le minaret, dont la hauteur n’est d’ailleurs pas exagérée par rapport aux proportions de la ville. En se promenant dans ce labyrinthe de rues et de ruelles, l’on remarque que rien ne distingue une habitation de l’autre et qu’elles sont aux mêmes proportions. Existe-t-il encore une autre ville où toutes les habitations sont de taille aussi modeste les unes que les autres ? Evidemment, des casbahs, des vieilles villes, des ksours, il en existe encore de par le monde. Mais si elles ne sont plus occupées par des gens de modeste condition elles sont devenues celles des riches à la recherche d’originalité et de dépaysement. Par contre, à Ghardaïa on ne sait pas distinguer entre la demeure du riche et celle du moins riche, voire de l’homme de condition bien modeste. Aujourd’hui comme par le passé, les maisons se côtoient sans que la richesse ou la pauvreté du propriétaire apparaissent sur les façades extérieures. L’architecture est la même, et les maisons se tiennent l’une l’autre, vous promenant d’un pâté à l’autre, via une pente qui mène au sommet où se trouve le seul édifice que l’architecture et les dimensions distinguent : la mosquée.
Ghardaïa est une casbah sans dar lalla Khedaoudj el Amia ni autre palais au luxe laissant rêveur. Ici le luxe est banni. Et seules comptent la fonction de l’espace, et la rigueur dont on l’occupe, pas la manière dont on l’habille. Ici toutes les demeures sont pareilles, avec un même agencement de l’espace, ne laissant place à aucune improvisation, à aucune surprise, comme si elles avaient été construites pour les membres d’une seule et même famille sans prendre le risque de faire de jaloux.
Les ruelles sont calmes même lorsque les gosses rentrent ou sortent de l’école. Et lorsque deux femmes emmitouflées dans leur haïk descendent les escaliers, l’on se colle presque au mur pour les laisser passer. Plus loin, une fillette aux yeux noirs jette un regard par l’entrebâillement d’une porte avant de s’engouffrer dans la pénombre mystérieuse de l’intérieur. Des gosses en pantalon traditionnel bouffon saluent un vénérable monsieur à la barbe toute blanche et pressent le pas, comme surpris dans une faute répréhensible. Le soleil tape fort, pourtant un groupe de touristes précédé d’un guide suit le chemin qui mène au sommet de la colline d’où jaillit la voix ruisselante du muezzin. Une vue panoramique offre alors la vallée sertie de villes, avec au centre l’émeraude qui s’étale sur des kilomètres et qui invite à cueillir ses fruits et se reposer sous ses palmes. Sous le soleil déjà un peu moite de juillet, la palmeraie s’étire le long de l’oued en faisant mûrir ses légumes et ses fruits, avec la même patience millénaire.
La palmeraie aux douces villas blanches
Une palmeraie est la création des hommes, contrairement à une oasis, qui est un espace verdoyant naturellement préservé du processus de désertification. En se sédentarisant, les Mozabites ont peu à peu viabilisé le lit de l’oued en maîtrisant ses crûes par des barrages et des systèmes de partage qui s’apparentent un peu aux foggaras. Le palmier dattier a été leur principale culture, mais d’autres ont suivi, assurant une indépendance alimentaire totale de la communauté. C’est sur le lit de l’oued que l’agriculture de la région du Mzab a donc commencé, comme par défi à la nature. Dans d’autres désert, en Egypte par exemple, ce sont les rives des fleuves qui servent à l’agriculture, ici c’est le lit même. Pour exorciser ses crues, on l’a truffé de palmiers. Et c’est ainsi qu’est née une belle palmeraie, longue de plusieurs kilomètres où poussent 120 variétés de dattiers dont la deglet Nour que les rigoureux mozabites en pantalon bouffon traditionnel prennent soin d’irriguer, émonder, traiter. A l’ombre des palmiers, poussent toutes sortes de légumes et même des arbres fruitiers au point que l’on se croirait dans un verger de la Mitidja. Succulentes, les figues de Ghardaïa, et les grenadiers ont des grains juteux qu’on eut dit des raisins.
La palmeraie assure l’approvisionnement en dattes et en fruits et légumes pour la cité, de même qu’elle est le poumon du système bioclimatique de la vallée. L’irrigation de ces terres est possible grâce à la digue de Touzouz qui permet de diriger une partie des eaux de l’oued Mzab vers un barrage qui assure l’irrigation et l’approvisionnement en eau potable non seulement de Ghardaïa mais de toute la partie ouest de la vallée. C’est un judicieux système de partage des eaux des crues qui donne à chaque jardin l’eau nécessaire à son irrigation. Ce système a été mis en place par deux savants, il y a sept siècles de cela : Chikh Ba Mhamed abou Sahaba et Cheikh Hammou Oulhadj, qui ont créé un barrage qui a permis de ralentir la vitesse des eaux des crues, de les capter, puis de les orienter vers les jardins.
La palmeraie de Ghardaïa est divisée en lots que les anciens ont attribué à chaque famille de la ville pour permettre à chacune d’elles de subvenir à ses besoins. Ces jardins privés sont séparés par des murs d’une certaine hauteur qui préservent l’intimité de la propriété car cet espace comprend la demeure d’été du propriétaire. Une ruelle sépare les jardins, et c’est ce passage que l’eau emprunte avant de se faufiler dans un jardin. En retrait par rapport à la ruelle-canal se trouve la maison d’été, un délice entouré de citronniers. La palmeraie de Ghardaïa, cette oasis artificielle, n’existerait pas sans le système d’irrigation qui lui a donné vie, il y a sept siècles de cela.
Les Ibadites, pour qui la sécurité semble avoir été une préoccupation permanente pendant des siècles, ont entouré même leur palmeraie d’un certain nombre de tours de guet qui permettent d’avertir du danger, notamment en cas de crue. Et l’on comprend que ceux qui se sont sentis persécutés pendant des siècles veuillent se prémunir de nouvelles attaques en édifiant des murs, qui sont la caractéristique non seulement de Ghardaïa mais de tous les autres ksours et de toutes les palmeraies de l’oued Mzab. L’espace privé est barricadé, isolé des autres. Et l’on se demande alors pourquoi cette communauté très solidaire et presque sans hiérarchie tient tant à isoler les familles les unes des autres, en cloisonnant l’habitat et même les jardins. Est-ce le sentiment d’insécurité qu’éprouvait cette minorité qui motive la construction de ces enceintes ou bien une volonté de se prémunir des métissages avec les autres cultures? A moins que ces murs s’expliquent par une volonté de barricader la femme ? La femme, que l’on voie rarement dehors, est au centre du système de transmission des valeurs et de la tradition. Elle travaille à l’intérieur mais aussi dans la palmeraie, ce qui justifie aussi, selon le point de vue ibadite, la construction de ces hautes enceintes autour des jardins.
Les villes des morts
Ghardaïa est entourée de plusieurs cimetières, ou « villes des morts », car c’est ainsi qu’on appelle ces lieux ici. Les cimetières mozabites ont quelque chose de fascinant, par l’excès d’austérité qui y règne. La tombe n’est qu’un petit tumulus de pierraille que le vent et la pluie ont depuis longtemps pris soin d’éparpiller, de mettre en désordre, mêlant celle-ci à celle-là, dissipant tout signe distinctif, et donc toute possibilité de la distinguer des autres avec certitude. Dans ce cimetière, rien ne distingue une tombe de l’autre, pas même la forme ni la taille de la pierre qui sert de chahed. Et l’on se sent alors dans un lieu désincarné, vide, où le minéral ne renvoie qu’au minéral, pas aux morts qui sont en dessous. Dans ce cimetière on perçoit vraiment la distance et le fossé qui séparent le monde des vivants et celui des morts. Et si nous parlons ici de ce lieu c’est qu’il est vraiment à visiter, par la fascination qu’il exerce et l’impression qu’il nous donne de la notion de la mort, sans que celle-ci soit quelque chose d’effrayant que l’on essaierait de domestiquer par des décors et des fleurs.
La « ville des morts » est un lieu bien marqué par la désolation mais elle n’a rien d’effrayant ; et l’image qu’elle renvoie de la mort n’a rien d’effrayant elle aussi, du moins c’est l’impression que j’ai eue devant ces tumulus de pierres où nul n’a planté un olivier, un rosier ni même un géranium. D’ailleurs, si l’on ne vous disait la fonction du lieu vous croiriez que ce sont là des ruines très anciennes.
Dans cette culture on n’enjolive pas les villes des vivants outre mesure, et encore moins celles des morts. On se méfie du superfétatoire, et l’on apprécie par-dessus tout le détachement et le renoncement aux choses qui ne contribuent pas au bien être et à la sérénité. La beauté peut être dans la nature brute des choses, si on sait l’apprécier. A la lumière douce qui caresse Berriane on comprend que la beauté n’a pas besoin de faste ni d’ornements pour apparaître au grand jour, simplement, de la manière dont éclate celle d’une plante, d’un oiseau ou d’un nuage.
Ali El Hadj Tahar
Encadré 1
Les autres villes de la pentapole
Sise à la porte du désert, à quelques 600 kilomètres d’Alger, Ghardaïa est une ville assez chaude en été et douce en hiver, même si les différences de température entre le jour et la nuit sont de l’ordre de 20 degrés elles n’également pas celles de Tamanrasset par exemple. Son ciel sempiternellement bleu ne se charge que rarement de nuages pluvieux qui lui donnent ses 60 mm de pluie par an, une eau que les hommes ont, depuis des siècles, su capter et distribuer rationnellement et qui suffit même à leurs jardins. Evidemment, l’agriculture à elle seule ne suffirait pas à faire vivre les 300 000 âmes qui vivent sur l’ensemble de la wilaya. Ce peuple conservateur sur bien des aspects a développé des activités diverses, depuis le commerce et l’artisanat aux métiers et professions les plus variés, en excellant dans ceux liés aux techniques et aux technologies. C’est en visitant Ghardaïa que l’on comprend pourquoi les communautés du désert veuillent à la fois préserver les traditions qui leur ont permis de survivre dans des lieux hostiles et s’émanciper par l’entremise du progrès afin de ne pas être prisonniers de la seule nature, nature dont ils connaissent la générosité mais aussi l’imprévisibilité mieux que quiconque. L’eau a joué un rôle fondamental dans la création de cette ville, et de celles qui l’on précédée et suivie. La gestion de l’eau et sa distribution de manière équitable et démocratique symbolise l’essence même de la culture mozabite où les mots égalité et justice acquièrent tout leur sens. Un lopin de terre et une filet d’eau pour chaque habitant, ce rêve de justice les ibadites l’ont assuré à leur peuple sur une terre que rien ne prédestinait à l’opulence. Enfin, opulence est un mot trop grand voire inadapté à cette culture où l’individu se satisfait du strict nécessaire non pas par avarice mais par solidarité avec sa communauté et par refus du gaspillage. Le pentapole c’est aussi Mélika, Beni Izguen, Guerrara et Berriane qui ont toutes participé de la culture mozabite qui a octroyé à ses différentes communautés la liberté de gérer elles-mêmes leurs propres affaires, grâce au mode de la djemaâ.
Mélika
Construite en 1355, Mélika, dite At Mlichet en langue mozabite, se situe sur le flanc est de l’ouest Mzab, entre Ghardaïa et Beni Izguen. Avec ses 427 maisons réparties sur 7 hectares, Mélika continue encore à perpétuer son ancienne spécialité artisanale qui est la fabrication de la poterie verte. Son symbole est le mausolée du cheikh qui se situe au sommet de la colline, au dessus du cimetière, et caractérise par ses petites tours surmontées de pointes. Sa mosquée, est également connue, avec un système de sonorisation qui laisse pantois, et qui permet aux femmes qui font leur prière dans une salle mitoyenne mais séparée d’entendre le hadith de l’imam.
Beni Izguen
Le ksar de Beni Izguen, At izjen en langue mozabite, a été fondée en 1320 et compte deux portes principales au nord et au sud ainsi que trois portillons menant aux différents cimetières, car la ville est ceinturée par une muraille de 1520 et haute de 3 qui la protégeait autrefois des envahisseurs, et ce depuis sa construction au 14 ème siècle. Les portes d’accès et les portillons qui permettent d’accéder au ksar ont permis de préserver les traditions, et les coutumes des habitants, et perpétuent jusqu’à ce jour cette fonction de conservation, car les us de la région se maintiennent en partie grâce à cette protection et cette méfiance à l’égard des modes de vie étrangers, méfiance symbolisée par la muraille. Bordj Boulila, le point le plus haut de Beni Izguen, est une tour de guet faisant partie du système défensif. Accolée au mur, elle offre une vue panoramique sur les ksar de Ghardaïa et de Mélika.
Guerrara
L’édification du premier noyau du ksar de Guerrara a duré quarante ans et s’est achevé en 1630, avec des habitations et les inesquivables remparts ainsi que la mosquée, dont le minaret est bien postérieur car il ne date, lui, que de 1670. Guerrara et Berriane se trouvent loin de la pentapole, et marquent une meilleure possession de l’espace environnant par la population mozabite, ce qui signifie que son nombre ayant grandi, cette population n’a plus peur des attaques et peut désormais investir la totalité de ce que l’on appelle la vallée du Mzab. L’histoire de l’édification des villes de la vallée dessine le tempérament même de cette communauté et ses traits essentiels qui sont la patience, la persévérance et l’effort.
Berriane
Construit en 1690, le ksar de Berriane est le septième et dernier de la lignée des ksours de la vallée du Mzab. Les maisons montent en gradin jusqu’au sommet du monticule de 27 hectares, avec comme partout ailleurs une mosquée, un marché et des tours de guet. L’autonomie octroyée à chaque ksar en matière de moyens et de gestion assure la sécurité de la communauté mozabite tout entière, contrairement à une gestion centralisée qui aurait rendu vulnérable l’ensemble des ksours en cas de guerre ou d’invasion.
Un petit orchestre de karkabou traverse la ruelle, sous le regard amusé des enfants, sagement alignés le long du murs pour laisser passer la procession de musiciens, avec leurs bendirs et leurs castagnettes, leurs amulettes pendantes sur leur djellabas blanches de Souafas ou de Biskris… Je ne sais, mais ils sont venus d’une autre région du désert, et ils ne semblent pas dépaysés dans cette ville où, pourtant, même les petits les regardent sans trop leur prêter attention, comme si la curiosité était tout aussi indécente que de laisser transparaître ses sentiments. Il y a de l’austérité même dans le regard. On baisse les yeux lorsque passe une femme, ou même un vieux : un respect venu d’un autre age qu’une morale de fer perpétue sans jamais faillir, prenant soin de punir sévèrement les déviants, par le bannissement s’il le faut. Et l’on sait que beaucoup de jeunes mozabites ont fait les frais de cette sévérité qui les a carrément proscrits de Ghardaïa pendant des années, parce qu’ils ont épousé des non mozabites ou commis des péchés que la morale réprouve et sanctionne avec la rigueur qui a permis de perpétuer jusqu’à ce jour une culture, des liens communautaires, une solidarité… mais aussi les conséquences sanitaires graves dues à la consanguinité, laquelle consanguinité est à la base de tout mariage mozabite !
Encadré 2
La maison et l’architecture mozabites
La maison de la vallée du Mzab, où de rares algériens ou étrangers ont été invités, a ses caractéristiques qui la rendent particulière. L’entrée est marquée par le seuil qui constitue la limite entre le monde extérieur des hommes et celui de l’intérieur qui appartient aux femmes. L’accès se fait en chicane, imi n’twourt ; en se baissant donc ou presque, on franchit la porte pour aboutir au ammas n’taddart, ou le centre de la maison, qui se situe plutôt à sa périphérie. Ammas n’taddart est la pièce où se déroulent certes toutes les activités familiales, une espèce de salon, mais avec un ameublement sommaire consistant en quelques ustensiles de cuisine rangés dans le coin feu, et du métier à tisser. Tout le mobilier ou presque est maçonné et fait partie intégrante de la maison, que ce soit le lit, les banquettes, les niches de rangement, les étagères… on accède au niveau supérieur par des marches irrégulières, pour aboutir à un espace découvert appelé tigharghart faisant usage de terrasse, et l’autre couvert qui sert de chambres à coucher, d’espace de rangement ou de réserve de dattes et autres produits vivriers. Un autre escalier peut conduire à temnaït qui est réservé aux femmes et qui peut servir de chamlbre à coucher en été.
Plusieurs maisons mozabites n’ont pas de fenêtres mais des ouvertures au plafond qui permettent l’aération et l’entrée de la lumière. L’austérité ascétique du décor laisse pantois, comme si le luxe du siècle avec ses objets indispensables et ses gadgets qui ont conquis nos habitudes de consommateurs n’exerçaient aucune séduction sur les femmes ou les enfants de cette communauté qui, par le travail, l’épargne, voire la privation a réussi à se perpétuer dans une région austère que l’effort a pu rendre viable. Viable ? Plus que cela ! Il faut même dire : transformé en oasis verdoyante au milieu de l’hostilité des rocailles du désert ! Le génie a été de pouvoir retenir les eaux de crue d’un oued dont le lit n’est mouillé que quelques jours seulement, lorsqu’un orage d’hiver le transforme en torrent !
La mosquée, que l’on a toujours pris soin de bâtir sur la plus haute crête du ksar, s’intègre parfaitement à l’architecture de la vile et de loin, c’est elle, et elle seule, qui se distingue au milieu de l’amoncellement de cubes parfaitement similaires s’accrochant à la colline. La mosquée de Sidi Brahim, qui se trouve à El Atteuf, a hérité du nom du mausolée du saint auprès duquel elle a été construite. Cette mosquée funéraire comprend une petite salle circulaire semi souterraine. En mezzanine, se trouve une salle beaucoup plus petite réservée aux femmes. Celles-ci ne peuvent certes pas voir l’imam ni les hommes du fait du mur qui sépare les deux salles mais entendre la voix du cheikh quand elle entonne le discours ou la prière... et ce, grâce à un trou percé dans le mur. C’est cette petite mosquée d’El Atteuf qui a séduit Le Corbusier, et inspiré les principes de son architecture fonctionnelle et les lignes de sa célèbre chapelle de Ronchamp, en Haute Saône.
L’austérité des habitations des Ibadites se retrouve dans cette mosquée, ainsi que dans toutes celles des ksours de la vallée : la pierre, le ciment et le bois de palmier constituent les seuls matériaux de construction utilisés ici, si l’on exclue le verre pour les fenêtres, et les rares éléments métalliques intégrés dans la construction. Ce n’est pas à Ghardaïa qu’on trouvera une réplique de la mosquée de Cordoue, de Kaïraouan ou du Caire. Le luxe, les décors somptueux, les lustres en cristal, les tapis, la faïence, les dorures, les enluminures, les vitraux, les calligraphies, les stucs, les boiseries finement ciselées, les incrustations dorées ou en cuivre, les minbars en ébène ou autre essence rare, les cours dallées de marbre avec les jets d’eau des fontaines toujours chantantes, les arcades à l’infini et les colonnes aux mille motifs géométriques et floraux, ce n’est pas à Ghardaïa qu’il faut les chercher, et encore moins dans une mosquée !
Ici les murs sont lisses, sans décor, ou très rarement avec un des motifs sommaires issus de le symbolique berbère. Rien qui ne soit fonctionnel n’a sa place ici, comme si cette communauté, sans pour autant l’écrire quelque part, avait définitivement exorcisé le superflu, le superficiel, comme si elle avait juré de ne jamais s’encombrer de ce qui n’est ni nécessaire ni fonctionnel. Finalement, c’est cette austérité et cet ascétisme qui lui ont permis de préserver son milieu, déjà démuni. Et quelque part, cette culture est par essence soufie, dans le sens où elle hait le gaspillage. C’est de chaux que sont recouverts les murs, et même là on ne peinturlure pas n’importe comment. L’on se contente de trois couleurs ou quatre couleurs : le blanc, l’ocre, le bleu et le vert. Inutile d’en ajouter d’autres pour obtenir ces harmonies qui donnent aux ksours de la pentapole toute leur beauté, et une certaine majesté même à la plus humble des maisons.
Ali El Hadj Tahar