Vers 1533, le Pacha
Kheir Eddine Barberousse fit passer en Algérie des milliers de
Maures chassés d’Andalousie, une terre reconquise par les Chrétiens
après la capitulation de Grenade. Pris de compassion pour ces
immigrés Andalous, Sid Ahmed El-Kebir leur octroya la rive droite de
Châabet ar-Rommân. Puis il réussit même à intéresser le Pacha Kheir
Eddine à leur sort. Ce dernier leur accorda sa protection et leur
fit construire une mosquée en bordure de l’actuelle Place du 1er
Novembre (ex-Clémenceau), un bain (qui existe toujours dans les
quartiers d’El djoun) et un four banal. La mosquée et les
établissements qui se développèrent devinrent le noyau d’un petit
village que Sid Ahmed El Kebir, vers 1535, appela El Boulaïda, la
petite ville.
Le saint, Sid Ahmed El
Kebir, aimait ce lieu où il avait élu domicile et il s’adonna à des
activités d’utilité publique. Il fit détourner vers la ville les
belles eaux de la montagne de l’Atlas. Alors l’ingéniosité des
Andalous, qui avaient fait leurs preuves en Espagne dans le domaine
de l’agriculture, des jardins et des méthodes d’irrigation, se mit à
l’œuvre : ils introduirent alors dans la région la technique de
l’irrigation, la culture arboricole et la broderie du cuir, qui a
malheureusement disparu de nos jours. Ces Andalous venus de Valence
plantèrent alors les premiers orangers de la plaine, comme pour leur
rappeler le souvenir de Cordoue et de grenade. Quant à Sid Ahmed El
Kebir, il mourut vers 1540 âgé de quelques 70 ans au milieu d’une
nature prodigieusement généreuse et des senteurs enivrantes des
fleurs d’oranger. Il est enterré dans sa zaouia qui, pour les
Musulmans de l’époque, comme pour ceux d’aujourd’hui est la plus
vénérée de toutes. Autrefois, la visite au marabout de
Mohamed-el-Kebir offrait la promenade la plus pittoresque qui soit.
Tous les jours durant, et spécialement les vendredis, de nombreux
Blidéens s'y rendaient en suivant le sentier fleuri de l'Oued-Kebir,
un petit oued ombragé par une végétation luxuriante. Le marabout
comprend trois tombeaux en forme de dôme; ce sont ceux du saint
homme et de ses deux fils.
La prospérité de Blida
s’affermit avec la mainmise des Ottomans en Algérie, notamment après
avoir chassé les Espagnols d’Alger et d’Oran, et renforcé leur
flotte, devenue la bête noire de la Méditerranée. Les riches
princes, seigneurs enrichis et autres maîtres turcs transformèrent
la ville en un lieu de repos et de villégiature. Blida était donc
élue comme ville de réjouissances où la cour et sa suite passaient
leurs congés de printemps ou d’automne loin des intrigues
algéroises. Ville de délassement des gens de la cour, elle vit
pousser de nombreux palais turcs à Sidi Yaacoub, ainsi que des
harems et des maisons closes. Quoi de plus normal pour une ville
aussi riche et reposante que de se transformer en cité des plaisirs
pour les janissaires d’Alger, d’autant que les impôts que leur
soldatesque collectait sur les paysans de la Mitidja et des hauteurs
permettaient ce luxe et aussi l’envoi de somptueux cadeaux au roi de
la Sublime Porte, en Turquie. Les attaques espagnoles menées en
représailles contre Alger, dont celle dirigées par Charles Quint,
n’empêchait pas le temps de s’écouler doucereusement pour ces beys
et ces deys et leur nombreuse cour des dévoués et de conspirateurs,
et ce jusque le 12 mars 1825 quand Blida fût dévastée par un
tremblement de terre qui la transforma en ruines et fit périr
presque tous ses habitants.
Depuis ce tremblement
de terre, qui renversa une grande partie des édifices les plus
hauts, les Blidéens cessèrent de construire des maisons à étage, se
contenant du seul rez-de-chaussée. D’ailleurs, après ce désastre,
ils voulurent abandonner leur ville mais finirent par tracer une
autre enceinte à une demie lieue plus loin, sur un nouveau site,
avec un enchevêtrement de petites ruelles étroites et sinueuses où
l’on accédait à partir des six portes. La nouvelle Boulaïda est
régulièrement percée, et ses rues sont plus larges que celles
d'Alger. Toutes les constructions, ainsi que le mur d'enceinte, ont
étés édifiés en pisé‚ ou terre détrempée et rendue compacte. Ce mur
de fortification, d'environ quatre mètres de haut, est percé de six
portes communiquant entre elles grâce à une rue qui longe la
muraille de l’intérieur. Les portes d’accès à la vieille ville sont
: Bab Er-Rahba, Bab Ed-Zaïr, Bab El-Khouikha, Bab Es-Sebt, Bab
Ez-Zaouia et Bab El-Qbour, mais rares sont les Blidéens
d’aujourd’hui qui en connaissent tous les noms... Rappelons
que la ville a été secouée par plusieurs séismes (1601,1716, 1825,
1867 ) mais celui de 1825 fut le plus désastreux.
La ville du labeur
et des réjouissances
A leur arrivée, les
Français trouveront une ville toute neuve, et ils jetteront sur elle
leur dévolu. Comme le furent les Turcs avant eux. Mais pour lui
donner une autre fonction et d’autres activités. Le plan de la
nouvelle ville française se juxtaposé à celui des autochtones qui y
avaient édifié une place magnifique avec la jolie fontaine s'élevant
au centre. Pour leur culte, ils y avaient construit quatre mosquées,
dont la plus imposante, située sur la place d'Armes, est un bel
édifice avec un beau minaret. Et ces mosquées reflètent l’importance
de la population arabe de la vile avant 1830. Les trois autres
mosquées sont celles de Bab-el-Djzaïr (porte d'Alger), la mosquée de
Ben Sadoun et la mosquée des Turcs. Une construction nouvelle,
occidentale, prit peu à peu le dessus sur l’architecture algérienne
traditionnelle, et la « Casbah » rendit progressivement
l’âme devant une urbanisation européenne fondée sur l’efficacité,
l’économie et la rationalité pour une exploitation optimale des
richesses locales et leur mise au profit des populations nouvelles
qui s’y installèrent.
Blida grandit vite et
devint un département en même temps qu’une ville garnison, résidence
d'un maréchal de camp, abritant un tribunal de première instance,
possédant son journal, L'Echo de l'Atlas, une pépinière, un
Tivoli, des jardins où l'on faisait de la musique italienne, des
cafés, des billards, une salle de spectacle, plusieurs hôtels et
auberges... L’argent des riches propriétaires terriens, des
industriels et des commerçants permit l’édification de villas
cossues faisant cercle autour de la ville et de ses bâtiments
administratifs et populaires. Des places agréables ont été tracées,
des rues à portiques alignées au cordeau, des pâtés de maisons
dessinés en damier, à la romaine… Blida, que sa position au pied de
l’Atlas Tellien désignait comme principale garnison face aux
éventuelles attaques rebelles arabes, ne pouvait se contenter de
l’austérité d’une caserne. D’ailleurs depuis longtemps, en tout cas
depuis la régence, elle aimait le luxe ; et les nouveaux colons
ne pouvaient demeurer en reste s’agissant de cela. Elle ne pouvait
se contenter, non plus, d'être le Versailles d'Alger en soignant
éternellement ses jardins et ses vergers, en plantant des roses, en
faisant jaillir des fontaines et des puits… Elle rêvait d’industrie
et d’activités plus pérennes, car les moyens d’entamer de nouveaux
labeurs étaient réunis : l’eau, le bois, la terre… et une main
d’œuvre bon marché.
Elle s’activa et l’on
vit des autobus pleins d’Arabes en burnous côtoyant des Européens en
costume cravate chapeau ou en bleu de travail, rejoignant les uns
leurs des fabriques ou leurs champs et les autres leurs commerces et
autres établissements.
Blida, centre principal
d’un grand flux humain, couvait de grands intérêts financiers,
agricoles, commerciaux et industriels. Blida devint vite une espèce
d’emporium commun pour Alger et la province de Titteri, auquel
Titteri elle est liée par une route qui fut taillée dans la roche le
long de la Chiffa par des milliers d’Algériens, dont beaucoup
périrent pour que l’ouvrage reliât la Mitidja à l’arrière pays,
terre des steppes et porte du désert. Située en plein centre de la
Mitidja et dominant ces gorges de la Chiffa, où l’on a donc creusé
une route, ainsi que les couloirs traversant la plaine, la ville
jouissait d’une position de métropole régionale par rapport aux
villes anciennes les plus proches qui l’entouraient, notamment
Miliana et Médéa, fondées, elles, en même moment qu’Alger.
L’armée française
pénétra pour la première fois dans la ville en 1830, sous le regard
ébahi des Blidéens. L'armée française prit donc possession du
territoire de Blida le 3 mai 1838, et y établit deux casernes pour
surveiller la ville et ses environs. Des camps d’où l’on dominait la
plaine jusqu’au pays des Hadjoutes sans perdre de vue Koléa, sise
sur les collines du Sahel dominant le nord de la plaine. Les colons
s’installèrent autour des casernes, et c’est ainsi que naquirent les
faubourgs de Joinville (Zabana) et Montponsier (Ben Boulaid). Blida
restera pour toujours une ville garnison, et le mot à l’époque
n’était pas péjoratif tant les activités diverses de la ville
étaient liées et dépendantes de la sécurité. La ville jouissait donc
d’une situation privilégiée dans une contrée extrêmement
fertile et abondamment pourvue d'eau. Sa proximité de la capitale
lui octroyait l'avantage d'être l'intermédiaire de tout le commerce
entre Alger et les provinces. Cela n’a pas manqué de contribuer à sa
rapide prospérité.
Une rose fanée
faute de soins
Entourée d’orangeraies
et de rosiers, Blida, dite également «Ourida », la petite
fleur, capitale de la verdoyante Mitidja, celle qui autrefois
méritait vraiment son nom de ville des Roses, embaumait de tous les
rosiers qui fleurissaient dans la ville. Et les batailles de fleurs,
jadis organisées au printemps par la Mairie pour récompenser le plus
beau bouquet, ne sont plus qu’un vieux souvenir. La ville s’est
pourtant enrichie, et elle a beaucoup plus d’argent qu’elle n’en
avait autrefois. Mais si l’argent d’antan était lié au labeur, celui
des agriculteurs, des artisans et même d’une petite industrie, celui
d’aujourd’hui vient surtout de la spéculation et du commerce, un
argent somme toute facile qui a permis de construire d’immenses
bâtisses qui ont dévoré la verdure, des bâtisses disproportionnées
qui ne respectent même pas les normes urbanistiques et qui étalent
parfois leur gigantisme à même les trottoirs.
La ville a donc
grandit. Pendant deux décennies, le nombre d’hôpitaux, d’écoles, de
lycées ou d’administrations a essayé de suivre la montée en flèche
de la population, mais progressivement l’essor économique a été
vaincu par la courbe de la natalité. Voila pourquoi, aujourd'hui,
les recalés et les laissés pour compte, ou carrément les indigents
offrent leurs images d’ombres déambulantes, grises, occupant
inutilement les trottoirs et les cafés, attendant qui un travail,
qui une chance de rentrer avec un pain et un sachet de lait à la
maison. Des images qu’on n’aurait jamais pensé voir à Blida il y a
vingt ans de cela, car cette ville, la plus proche d’Alger, était
une ville aisée où l’on ne pouvait pas faire la différence entre le
nanti et celui de condition plus modeste. Des visages hagards comme
on en voit partout dans nos villes sont également visibles à Blida,
ville phare de cette Mitidja qui produit pourtant le plus gros des
fruits et légumes du pays. L’on ne comprend pas pourquoi, dans une
contrée si riche, le nombre des chômeurs est en passe de dépasser
celui des personnes actives, ni comment dans une région autrefois si
ingénieuse les gens ne savent plus inventer des moyens pour
survivre.
Mais d’où viennent
alors toutes ces voitures, toutes ces villas, ces immenses bâtisses,
d’où vient ce luxe tapageur, et à quoi servent-ils si ce n’est à
produire des richesses à même de créer du travail pour des gens dans
le besoin ? On avancera au milieu de la ville, dans la cohue
des voitures klaxonnant de partout, au milieu des piétons sur
les trottoirs, des femmes déambulant dans le souk, le long de la rue
Abdellah, à Montponsier, et l’on ne trouvera aucun cachet d’antan à
cette ville, devenue quelconque, rose fanée faute de soins que les
Blidéens d’antan ne manquaient jamais de lui prodiguer.
Bâtisses et couloirs de bâtisses et ruelles anarchiques
jouxtées de béton et de rideaux métalliques. On rentre ici comme on
rentre dans une ville qui ne saurait pas ce qu’est un architecte ni
un urbaniste ! On rentre dans la construction anarchique, dans
l’amoncellement de décors et de façades bizarres certainement pillés
dans les manuels d’architectures hétéroclites ! Les architectes
qui ont réalisé cela n’on aucun sens de l’harmonie, et ignorent que
la règle première de l’architecture est de ne pas rompre avec le
style alentour.
On déambule puis on
s’égare par hasard dans une rue ou une ruelles qui ont préservé leur
cachet, leur beauté, leur style. Voilà enfin un coin d’une vraie
ville de la Mitidja, avec de vraies clôtures autour des maisons, pas
ces murs hideux de parpaing empêchant aux fenêtres de voir le
soleil. On revient au centre ville, remontant une belle avenue
bordée d’orangers sauvages, et de là à Saht ettout, la Place des
Mûriers, en fait entourée de ficus, d’orangers sauvages, avec de
belles terrasses de cafés où autrefois même les jeunes filles
s’attablaient. Rarement maintenant, comme rarement s’active la salle
de spectacle où, lycéen à Ibn Rochd, ex-Duveyrier, j’ai vu ma
première pièce de théâtre, une adaptation de Gogol par Abdelkader
Alloula. Aujourd’hui une petite équipe sans moyens de cinéastes
amateurs s’active contre vents et marées, et c’est tout ou presque
pour une ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants,
autrement dit un pourcentage quasiment nul d’artistes et de gens de
culture par rapport à la population totale. Et, forcément, quand il
n’y a pas de culture, de musique, de danse, de théâtre, de cinéma,
de peinture et de poésie c’est la tristesse, la morosité et la
grisaille qui s’installent. Les charlatans politiques aussi, qui,
slogans coraniques en bandoulière, s’érigent en gourous que l’on
suit aveuglément faute d’avoir vu et connu autre chose. L’imaginaire
en veilleuse, Blida s’adonne à ses commerces, s’abreuve, avale,
ingurgite, boutique devant boutique, bazar jouxtant souk et magasin.
Les librairies des années 1970 ont presque toutes changé d’activité.
Désormais l’on se contente d’un seul livre ici, si on l’a lu, bien
sûr. Car l’écho du muezzin ramène des bribes qui semblent
suffire...
Ali El Hadj Tahar
Texte publié dans TASSILI
magazine
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