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BLIDA

La rose dans une belle orangeraie

 

Blida se situe à l'entrée d'une vallée très profonde, au pied du petit Atlas qui l'abrite du côté du midi. Couvert d'arbres et cultivé jusqu'au sommet ou presque, le haut contrefort auquel elle est adossée déverse vers elle des eaux abondantes qui alimentent ses nombreuses fontaines et arrosent les jardins qui l'entourent, notamment ces vastes bosquets d'orangers qui font sa principale richesse depuis sa fondation, au début du 16ème siècle, par Sid Ahmed El Kebir, un saint marabout vénéré jusqu’à ce jour par les Blidéens.

Mais remontons un peu plus loin dans l’histoire, jusqu’à l’antiquité, précisément à l’époque romaine, d’autant que l’on sait que ces conquérants de l’Afrique du nord n’ont pas laissé un bout de terre sans y tracer une route, y édifier une ville ou un édifice quelconque. La découverte de quelques débris au cours du forage d’un puits dans la ville de Blida, et précisément à Montponsier (Benboulaid), prouve que les Romains ont occupé la ville, dont le nom latin était Sufuzar, mais celle-ci a existé peut-être même avant eux. Certes, les ruines de cette civilisation sont rares dans la région, mais les voies romaines devaient passer par la Mitidja, à tout le moins dans les parties non marécageuses. 

Un saint a donc fondé cette ville, comme beaucoup d’autres localités algériennes à l’époque de la propagation de l’islam, quelques trois siècles encore après Okba Ibn Nafi qui a conquis l’Afrique du nord. L’histoire du saint fondateur de Blida se confond avec celle de sa ville. Vers l’année 925 de l’Hégire (1519 de l’ère chrétienne), cet homme pieux, un certain Sid Ahmed El Kebir, vint se fixer au confluent de oued Taberkachent et de Châabat ar-Rommân (Ravin des grenades), cours d’eau actuellement dénommé Oued Sidi-El-Kébir. L’ermitage de cet homme, qui se fit rapidement entourer d’une zaouia, ne tarda pas à se transformer en un lieu de pèlerinage pour de nombreux croyants attirés par sa sagesse et ses enseignements ainsi que par le prestige que ses vertus de guérisseur lui ont valus.

Vers 1533, le Pacha Kheir Eddine Barberousse fit passer en Algérie des milliers de Maures chassés d’Andalousie, une terre reconquise par les Chrétiens après la capitulation de Grenade. Pris de compassion pour ces immigrés Andalous, Sid Ahmed El-Kebir leur octroya la rive droite de Châabet ar-Rommân. Puis il réussit même à intéresser le Pacha Kheir Eddine à leur sort. Ce dernier leur accorda sa protection et leur fit construire une mosquée en bordure de l’actuelle Place du 1er Novembre (ex-Clémenceau), un bain (qui existe toujours dans les quartiers d’El djoun) et un four banal. La mosquée et les établissements qui se développèrent devinrent le noyau d’un petit village que Sid Ahmed El Kebir, vers 1535, appela El Boulaïda, la petite ville.

Le saint, Sid Ahmed El Kebir, aimait ce lieu où il avait élu domicile et il s’adonna à des activités d’utilité publique. Il fit détourner vers la ville les belles eaux de la montagne de l’Atlas. Alors l’ingéniosité des Andalous, qui avaient fait leurs preuves en Espagne dans le domaine de l’agriculture, des jardins et des méthodes d’irrigation, se mit à l’œuvre : ils introduirent alors dans la région la technique de l’irrigation, la culture arboricole et la broderie du cuir, qui a malheureusement disparu de nos jours. Ces Andalous venus de Valence plantèrent alors les premiers orangers de la plaine, comme pour leur rappeler le souvenir de Cordoue et de grenade. Quant à Sid Ahmed El Kebir, il mourut vers 1540 âgé de quelques 70 ans au milieu d’une nature prodigieusement généreuse et des senteurs enivrantes des fleurs d’oranger. Il est enterré dans sa zaouia qui, pour les Musulmans de l’époque, comme pour ceux d’aujourd’hui est la plus vénérée de toutes. Autrefois, la visite au marabout de Mohamed-el-Kebir offrait la promenade la plus pittoresque qui soit. Tous les jours durant, et spécialement les vendredis, de nombreux Blidéens s'y rendaient en suivant le sentier fleuri de l'Oued-Kebir, un petit oued ombragé par une végétation luxuriante. Le marabout comprend trois tombeaux en forme de dôme; ce sont ceux du saint homme et de ses deux fils.

La prospérité de Blida s’affermit avec la mainmise des Ottomans en Algérie, notamment après avoir chassé les Espagnols d’Alger et d’Oran, et renforcé leur flotte, devenue la bête noire de la Méditerranée. Les riches princes, seigneurs enrichis et autres maîtres turcs transformèrent la ville en un lieu de repos et de villégiature. Blida était donc élue comme ville de réjouissances où la cour et sa suite passaient leurs congés de printemps ou d’automne loin des intrigues algéroises. Ville de délassement des gens de la cour, elle vit pousser de nombreux palais turcs à Sidi Yaacoub, ainsi que des harems et des maisons closes. Quoi de plus normal pour une ville aussi riche et reposante que de se transformer en cité des plaisirs pour les janissaires d’Alger, d’autant que les impôts que leur soldatesque collectait sur les paysans de la Mitidja et des hauteurs permettaient ce luxe et aussi l’envoi de somptueux cadeaux au roi de la Sublime Porte, en Turquie. Les attaques espagnoles menées en représailles contre Alger, dont celle dirigées par Charles Quint, n’empêchait pas le temps de s’écouler doucereusement pour ces beys et ces deys et leur nombreuse cour des dévoués et de conspirateurs, et ce jusque le 12 mars 1825 quand Blida fût dévastée par un tremblement de terre qui la transforma en ruines et fit périr presque tous ses habitants.

Depuis ce tremblement de terre, qui renversa une grande partie des édifices les plus hauts, les Blidéens cessèrent de construire des maisons à étage, se contenant du seul rez-de-chaussée. D’ailleurs, après ce désastre, ils voulurent abandonner leur ville mais finirent par tracer une autre enceinte à une demie lieue plus loin, sur un nouveau site, avec un enchevêtrement de petites ruelles étroites et sinueuses où l’on accédait à partir des six portes. La nouvelle Boulaïda est régulièrement percée, et ses rues sont plus larges que celles d'Alger. Toutes les constructions, ainsi que le mur d'enceinte, ont étés édifiés en pisé‚ ou terre détrempée et rendue compacte. Ce mur de fortification, d'environ quatre mètres de haut, est percé de six portes communiquant entre elles grâce à une rue qui longe la muraille de l’intérieur. Les portes d’accès à la vieille ville sont : Bab Er-Rahba, Bab Ed-Zaïr, Bab El-Khouikha, Bab Es-Sebt, Bab Ez-Zaouia et Bab El-Qbour, mais rares sont les Blidéens d’aujourd’hui qui en connaissent tous les noms... Rappelons que la ville a été secouée par plusieurs séismes (1601,1716, 1825, 1867 ) mais celui de 1825 fut le plus désastreux.

La ville du labeur et des réjouissances

A leur arrivée, les Français trouveront une ville toute neuve, et ils jetteront sur elle leur dévolu. Comme le furent les Turcs avant eux. Mais pour lui donner une autre fonction et d’autres activités. Le plan de la nouvelle ville française se juxtaposé à celui des autochtones qui y avaient édifié une place magnifique avec la jolie fontaine s'élevant au centre. Pour leur culte, ils y avaient construit quatre mosquées, dont la plus imposante, située sur la place d'Armes, est un bel édifice avec un beau minaret. Et ces mosquées reflètent l’importance de la population arabe de la vile avant 1830. Les trois autres mosquées sont celles de Bab-el-Djzaïr (porte d'Alger), la mosquée de Ben Sadoun et la mosquée des Turcs. Une construction nouvelle, occidentale, prit peu à peu le dessus sur l’architecture algérienne traditionnelle, et la « Casbah » rendit progressivement l’âme devant une urbanisation européenne fondée sur l’efficacité, l’économie et la rationalité pour une exploitation optimale des richesses locales et leur mise au profit des populations nouvelles qui s’y installèrent.   

Blida grandit vite et devint un département en même temps qu’une ville garnison, résidence d'un maréchal de camp, abritant un tribunal de première instance, possédant son journal, L'Echo de l'Atlas, une pépinière, un Tivoli, des jardins où l'on faisait de la musique italienne, des cafés, des billards, une salle de spectacle, plusieurs hôtels et auberges... L’argent des riches propriétaires terriens, des industriels et des commerçants permit l’édification de villas cossues faisant cercle autour de la ville et de ses bâtiments administratifs et populaires. Des places agréables ont été tracées, des rues à portiques alignées au cordeau, des pâtés de maisons dessinés en damier, à la romaine… Blida, que sa position au pied de l’Atlas Tellien désignait comme principale garnison face aux éventuelles attaques rebelles arabes, ne pouvait se contenter de l’austérité d’une caserne. D’ailleurs depuis longtemps, en tout cas depuis la régence, elle aimait le luxe ; et les nouveaux colons ne pouvaient demeurer en reste s’agissant de cela. Elle ne pouvait se contenter, non plus, d'être le Versailles d'Alger en soignant éternellement ses jardins et ses vergers, en plantant des roses, en faisant jaillir des fontaines et des puits… Elle rêvait d’industrie et d’activités plus pérennes, car les moyens d’entamer de nouveaux labeurs étaient réunis : l’eau, le bois, la terre… et une main d’œuvre bon marché.  

Elle s’activa et l’on vit des autobus pleins d’Arabes en burnous côtoyant des Européens en costume cravate chapeau ou en bleu de travail, rejoignant les uns leurs des fabriques ou leurs champs et les autres leurs commerces et autres établissements.

Blida, centre principal d’un grand flux humain, couvait de grands intérêts financiers, agricoles, commerciaux et industriels. Blida devint vite une espèce d’emporium commun pour Alger et la province de Titteri, auquel Titteri elle est liée par une route qui fut taillée dans la roche le long de la Chiffa par des milliers d’Algériens, dont beaucoup périrent pour que l’ouvrage reliât la Mitidja à l’arrière pays, terre des steppes et porte du désert. Située en plein centre de la Mitidja et dominant ces gorges de la Chiffa, où l’on a donc creusé une route, ainsi que les couloirs traversant la plaine, la ville jouissait d’une position de métropole régionale par rapport aux villes anciennes les plus proches qui l’entouraient, notamment Miliana et Médéa, fondées, elles, en même moment qu’Alger.

L’armée française pénétra pour la première fois dans la ville en 1830, sous le regard ébahi des Blidéens. L'armée française prit donc possession du territoire de Blida le 3 mai 1838, et y établit deux casernes pour surveiller la ville et ses environs. Des camps d’où l’on dominait la plaine jusqu’au pays des Hadjoutes sans perdre de vue Koléa, sise sur les collines du Sahel dominant le nord de la plaine. Les colons s’installèrent autour des casernes, et c’est ainsi que naquirent les faubourgs de Joinville (Zabana) et Montponsier (Ben Boulaid). Blida restera pour toujours une ville garnison, et le mot à l’époque n’était pas péjoratif tant les activités diverses de la ville étaient liées et dépendantes de la sécurité. La ville jouissait donc d’une  situation privilégiée dans une contrée extrêmement fertile et abondamment pourvue d'eau. Sa proximité de la capitale lui octroyait l'avantage d'être l'intermédiaire de tout le commerce entre Alger et les provinces. Cela n’a pas manqué de contribuer à sa rapide prospérité.

Une rose fanée faute de soins

Entourée d’orangeraies et de rosiers, Blida, dite également «Ourida », la petite fleur, capitale de la verdoyante Mitidja, celle qui autrefois méritait vraiment son nom de ville des Roses, embaumait de tous les rosiers qui fleurissaient dans la ville. Et les batailles de fleurs, jadis organisées au printemps par la Mairie pour récompenser le plus beau bouquet, ne sont plus qu’un vieux souvenir. La ville s’est pourtant enrichie, et elle a beaucoup plus d’argent qu’elle n’en avait autrefois. Mais si l’argent d’antan était lié au labeur, celui des agriculteurs, des artisans et même d’une petite industrie, celui d’aujourd’hui vient surtout de la spéculation et du commerce, un argent somme toute facile qui a permis de construire d’immenses bâtisses qui ont dévoré la verdure, des bâtisses disproportionnées qui ne respectent même pas les normes urbanistiques et qui étalent parfois leur gigantisme à même les trottoirs.

La ville a donc grandit. Pendant deux décennies, le nombre d’hôpitaux, d’écoles, de lycées ou d’administrations a essayé de suivre la montée en flèche de la population, mais progressivement l’essor économique a été vaincu par la courbe de la natalité. Voila pourquoi, aujourd'hui, les recalés et les laissés pour compte, ou carrément les indigents offrent leurs images d’ombres déambulantes, grises, occupant inutilement les trottoirs et les cafés, attendant qui un travail, qui une chance de rentrer avec un pain et un sachet de lait à la maison. Des images qu’on n’aurait jamais pensé voir à Blida il y a vingt ans de cela, car cette ville, la plus proche d’Alger, était une ville aisée où l’on ne pouvait pas faire la différence entre le nanti et celui de condition plus modeste. Des visages hagards comme on en voit partout dans nos villes sont également visibles à Blida, ville phare de cette Mitidja qui produit pourtant le plus gros des fruits et légumes du pays. L’on ne comprend pas pourquoi, dans une contrée si riche, le nombre des chômeurs est en passe de dépasser celui des personnes actives, ni comment dans une région autrefois si ingénieuse les gens ne savent plus inventer des moyens pour survivre.

Mais d’où viennent alors toutes ces voitures, toutes ces villas, ces immenses bâtisses, d’où vient ce luxe tapageur, et à quoi servent-ils si ce n’est à produire des richesses à même de créer du travail pour des gens dans le besoin ? On avancera au milieu de la ville, dans la cohue des voitures klaxonnant  de partout, au milieu des piétons sur les trottoirs, des femmes déambulant dans le souk, le long de la rue Abdellah, à Montponsier, et l’on ne trouvera aucun cachet d’antan à cette ville, devenue quelconque, rose fanée faute de soins que les Blidéens d’antan ne manquaient jamais de lui prodiguer.  Bâtisses et couloirs de bâtisses et ruelles anarchiques jouxtées de béton et de rideaux métalliques. On rentre ici comme on rentre dans une ville qui ne saurait pas ce qu’est un architecte ni un urbaniste ! On rentre dans la construction anarchique, dans l’amoncellement de décors et de façades bizarres certainement pillés dans les manuels d’architectures hétéroclites ! Les architectes qui ont réalisé cela n’on aucun sens de l’harmonie, et ignorent que la règle première de l’architecture est de ne pas rompre avec le style alentour.

On déambule puis on s’égare par hasard dans une rue ou une ruelles qui ont préservé leur cachet, leur beauté, leur style. Voilà enfin un coin d’une vraie ville de la Mitidja, avec de vraies clôtures autour des maisons, pas ces murs hideux de parpaing empêchant aux fenêtres de voir le soleil. On revient au centre ville, remontant une belle avenue bordée d’orangers sauvages, et de là à Saht ettout, la Place des Mûriers, en fait entourée de ficus, d’orangers sauvages, avec de belles terrasses de cafés où autrefois même les jeunes filles s’attablaient. Rarement maintenant, comme rarement s’active la salle de spectacle où, lycéen à Ibn Rochd, ex-Duveyrier, j’ai vu ma première pièce de théâtre, une adaptation de Gogol par Abdelkader Alloula. Aujourd’hui une petite équipe sans moyens de cinéastes amateurs s’active contre vents et marées, et c’est tout ou presque pour une ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants, autrement dit un pourcentage quasiment nul d’artistes et de gens de culture par rapport à la population totale. Et, forcément, quand il n’y a pas de culture, de musique, de danse, de théâtre, de cinéma, de peinture et de poésie c’est la tristesse, la morosité et la grisaille qui s’installent. Les charlatans politiques aussi, qui, slogans coraniques en bandoulière, s’érigent en gourous que l’on suit aveuglément faute d’avoir vu et connu autre chose. L’imaginaire en veilleuse, Blida s’adonne à ses commerces, s’abreuve, avale, ingurgite, boutique devant boutique, bazar jouxtant souk et magasin. Les librairies des années 1970 ont presque toutes changé d’activité. Désormais l’on se contente d’un seul livre ici, si on l’a lu, bien sûr. Car l’écho du muezzin ramène des bribes qui semblent suffire...

Ali El Hadj Tahar
Texte publié dans TASSILI magazine

 

 

EL HADJ TAHAR Ali, Algérie : Tél: 213 24 49 20 34 - 213 555 70 67 70
Email:
alielhadjtahar@yahoo.com

 

 

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