Au sud de Biskra, en plein Erg Oriental : El Oued, « ville aux mille coupoles », selon une vieille légende. Ici encore le béton et le mauvais goût ont tué l'âme d'une ville qui autrefois avait son style… Les deux 4x4 étrangères que nous avions vues à l'hôtel ne se sont pas attardées dans la ville. Leurs gens sont venus pour le désert et ils sont allés dormir sur le sable, là-bas, sous le toit du ciel. Tentaculaire, le chef lieu de département s'étale encore et encore sur une assiette où l'on ne compte pas en mètre carré mais en kilomètres.
Pourquoi construit-on si mal dans une région qui possède pourtant son architecture traditionnelle ? On a donc vite fait le tour de ce qui peut encore intéresser un étranger au milieu de cet amas de béton et de ferraille. Même le marché aux coupoles que l'on voyait dans les anciennes photographies est défiguré par le zinc et les étals anarchiques des vendeurs de pacotilles. Dans ce désert qu'est le Grand Erg Oriental, il n'y a que la mer de sable et les palmeraies qui fascinent encore. C'est déjà beaucoup.
En route...
Mamelons à l'infini. Les dunes se chevauchent l'une l'autre. Au bord de la route nationale, des pylônes et des vieilles carcasses mais lorsqu'on s'en éloigne direction la profondeur jaune et ocre des dunes, c'est le désert dans sa pureté. Mer de sable. Ocre jaune jusqu'à l'euphorie. Solitude dans sa plénitude. Nous roulons longtemps sur cette route à grande affluence puis nous bifurquons. Direction : le no man's land. Les dunes s'amusent avec les dunes. Le ciel est plat. L'air est figé. Une envie de quitter la voiture et d'être là-bas, là-bas, seul, entouré de sable et de sable seulement. Ressentir pleinement cette impression d'infini qui se dégage comme de la flûte des bédouins du désert.
Surgi du néant, un camion bleu au milieu de l'étendue ocre. La route : une longue bande noire qui tourne et serpente entre les dunes. Dune sur dune. Fascination et ennui se mêlent. De temps à autre, à quelques encablures de la route apparaissent des crêtes de palmiers. Soleil à son zénith. Une brise va se lever, on le devine à cette poudre de sable qui tournoie sur l'asphalte.
Ce sont les voûtes qui donnent son cachet à la maison du Souf, faute de quoi elle apparaîtrait sous son jour le plus fruste et primaire. De loin, le village du Souf se confond presque avec le sable et c'est parce qu'on est habitué à rencontrer des habitations près des palmeraies qu'on devine le hameau de Oued-El-Aalanda, là-bas sur la crête qui domine la toison verte des phœnix. Nous roulons quelques kilomètres sur une piste à peine carrossable puis nous ne savons plus s'il faut prendre à droite ou continuer tout droit car c'est le même horizon de sable qui se profile devant nous. On se surprend alors à prendre peur de cette nature ou à se demander comment, sans cartes ni boussoles, un nomade peut s'y orienter. Demandez-le lui et il vous dira : « C'est facile comme pour vous il est facile de lire sur du papier cette écriture que je ne comprends pas ». Disons donc que pour s'orienter, le nomade lit sur le sable cette écriture qui nous est impénétrable…
La route serpente encore entre les dunes puis au loin apparaissent des crêtes de palmiers, ensuite c'est le village. La localité s'appelle Mih-El-Ghazala, nous disent des vieux assis sur le sable devant une sombre bicoque. Comme celles des autres bourgs des modestes propriétaires de ces palmeraies appelées ghirane, les maisons de Mih-El-Ghazala n'ont rien d'ostentatoire, pas même la couleur car elles sont ocres et se confondent avec les dunes. De loin elles sont presque invisibles, austères comme l'a toujours été la vie dans ces contrées où les choses les plus précieuses, l'eau et la terre, font cruellement défaut. Elles n'ont rien de savant et ne sont ni belles ni laides mais simplement utiles lorsqu'il faut se protéger de la chaleur et du froid et protéger les provisions. Austérité sur austérité. Pour les gens qui ont vécu ici depuis des siècles, le principal est de faire vivre leurs palmiers.
Inutile de chercher les ksours (ksar) que l'on trouve à Biskra et Timimoun ou même à Tamanrasset. Ici les gens sont de condition modeste et leur habitat ne cherche pas à épater ni à séduire mais seulement à abriter l'homme et sa récolte.
Puis maintenant que le vent s'est levé, la route est devenue jaune en plusieurs endroits et le sable la recouvrant, de plus en plus épais. Si le chauffeur appuie trop sur l'accélérateur, il risque de foncer sur une dune, s'il roule lentement sous peu nous risquons d'être bloqués par ces barrières de sable qui prennent inexorablement possession de la route. Le sable a déjà recouvert le ciel de son manteau minéral. Sable sur sable. L'air est jaune. Le ciel est jaune. Lorsque souffle le vent, les dunes semblent fumer, les sables résonnent, des tempêtes se forment et le « brouillard » empêche de voir à deux mètres plus loin. Dans ces conditions les caravanes s'arrêtent et seules les 4x4 bien racées continuent à rouler en jetant derrière elles une autre traînée de silice. A notre retour à El Oued, le vent avait recouvert la ville de son manteau de poussière.
Le jour suivant nous tournons en rond dans la ville sans coupoles et dont la jeunesse s'ennuie comme partout ailleurs dans les cafés maures. Puis direction : le plus loin possible de cette pagaïe inutile. S'engouffrer dans l'erg, s'y perdre, devenir aussi minuscule qu'un grain de sable avec autour de soi du sable à perte de vue.
Être entouré de tant et tant de dunes, quelle étrange sensation ! Parfois on a l'impression que peut-être le monde n'existe plus et qu'on est les seuls survivants d'une planète devenue méconnaissable. En mer par contre, dans une même immensité pourtant, on s'attend toujours à voir surgir un bateau et on est consolé par le mouvement de l'eau, par les poissons que l'on sait tout près de la coque. Dans le désert, la solitude est totale et la perdition sans rémission. Seuls le bruit du moteur et cette piste asphaltée où nous roulons nous relient au monde sécurisant que nous avions fui il y a quelques instants. Du sable, du sable jusqu'à la terreur, jusqu'à se sentir aussi insignifiant qu'un de ces grains de silice jaunâtres.
L'air est doux en ces journées d'octobre. En automne, c'est le vent qui constitue le principal désagrément mais aujourd'hui dieu Éole est au repos. Tant mieux : on peut admirer ce chevauchement infini de dunes jusqu'à ce qu'il se perde à l'horizon. Le ronron du moteur devient l'unique bruit. Puis au loin, entre deux crêtes de sable, un mirage de verdure : un ghour. Puis le village ocre apparaît. On est soulagé de réapprendre qu'une route mène toujours là où il y a des hommes.
Dans cette contrée de sable il a donc fallu une âpre lutte pour empêcher aux dunes de tout envahir, en somme de perpétuer la plante la plus coriace qui puisse donner aux homme de quoi vivre. Survivre, tel était d'abord et avant tout le but des gens du Souf qui ont planté leurs palmeraies dans des trous immenses appelés ghirane - pluriel de ghour. Pour survivre donc, des hommes ont déplacé des tonnes et des tonnes de sable pendant des années afin de creuser ces cratères de douze mètres parfois et à même de recevoir dix, vingt, cinquante palmiers, voire plus… Le sable était déplacé à dos d'homme ou à dos d'âne, pour les plus fortunés.
Comme pour défier l'immense étendue minérale, le palmier se dresse austère et majestueux à la fois au milieu du désert. Ses profondes racines lui permettent de puiser l'eau dans la nappe qui, comme par miracle, est à quelques mètres plus bas. Mais il n'y a ni herbes ni seguia dans les palmeraies d'El Oued qui sont plutôt sèches et sans poésie, comme si l'unique dessein des hommes qui les ont plantés était la survie. Sans les murmures des rigoles et sans oiseaux qui gazouillent, ces ghirane ont quelque chose de pathétique. Pathétiques que ces palmiers plantés dans une fosse, qui ne vous dominent pas mais que vous dominez, que vous regardez depuis le niveau réel du sol. De loin, c'est à peine si on en voit les palmes mais ils sont là au milieu du désert comme un défi à la nature. Un défi sans ostentation, pour seulement lui arracher quelques quintaux de dattes pour permettre aux hommes de survivre et rien d'autre.
L'aventure des Souafa est une quête de survie. Quête dont le ghour est l'expression la plus fantastique et qui témoigne de leur attachement à la vie, d'un refus de capituler devant les aléas de la nature et d'un amour profond du désert qu'ils ont su transformer et adapter à leurs modestes besoins. C'est un profond respect que l'on éprouve pour ces vieux assis là et dont les ancêtres et eux-mêmes ont su faire croître dans le sable ce fruit qui, au milieu des sables, a rendu possible la vie.
Puis l'erg nous rappelle à sa poésie. Chevauchement de dunes. Sable sur sable. Du jaune et du jaune seulement jusqu'à l'horizon dans quelque direction que le regard porte. Perdu dans cette mer de silice où rien ne bouge maintenant, pas même un grain de sable, j'éprouve une joie mêlée à une indicible terreur. Une menace plane toujours devant l'inconnu. Ce n'est pas tant l'immense désolation qui fait peur mais notre faiblesse d'hommes. Sans cette peur que l'on y éprouve, le désert ne serait point fascinant. Et quels que soient les moyens dont on dispose dans une traversée du désert, cette peur est toujours présente. C'est elle qui rend l'entreprise poétique.
Le désert nous rappelle toujours pour ce même rituel : s'enfoncer en son sein, puis s'asseoir sur une crête et regarder le coucher du soleil.
TEXTE paru dans Tassili magazine