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Comme toute ville opulente, Béjaïa surplombe une vallée. Au creux de cette vallée qui sépare les Babors et les Bibans du Djurdjura, serpente l’oued Soummam, indolent et tragique, impassible, lourd. Riche de limons et de cultures, la vallée, quant à elle, débouche, au sud, en une riche plaine plantée d’oliviers, d’oranger et autres arbres fruitiers, de vignobles et de cultures maraîchères et, au nord, sur des étendues littorales de jardins et de culture fruitières. Partout les figuiers s’agrippent aux collines, partout l’agriculture s’accroche au moindre lopin de terre, faisant un pied de nez aux nouveaux investissements et aux projets touristiques qui, d’ailleurs, ne demandent pas mieux que la préservation de la chlorophylle et des richesses agricoles du terroir. D’ailleurs, que vaudrait le tourisme à Bgayet sans huile d’olive et figues sèches ? L’agriculture constitue donc encore une valeur sûre, en dépit de l’urbanisation et de la course à l’immobilier.
En amphithéâtre, la ville s’élève tout autour — ou presque — d’un golfe, donnant cette impression cliché d’un grand lac cerné d’un imposant rideau de montagnes. Comme élévations, il y a d’abord la crête de Gouraya qui domine la ville, le mont sacré tendrement appelé Yemma Gouraya ; il y a ensuite les chaînes des Bibans et des Babors et, au loin, les profils acérés de Jijel. L’opulence de la terre donne des herbes sauvages de toutes sortes, des mauves d’une taille gigantesque et une profusion d’essences parmi lesquelles, accrochées jusqu’aux pentes les plus abruptes, poussent frênes, pins, chênes et eucalyptus. Pétillant de fleurs et de pétales, enivré de senteurs, le printemps est ici est la plus belle des saisons. Dans cette nature en fête imaginée par un Dieu en extase, Béjaïa s’offre le plus douillet des écrins.
La ville est donc bien à l’abri dans ce golfe parfait, limité à l’ouest par le cap Carbon et par les monts des Babors qui, progressivement, se joignent aux Bibans qui affichent leurs majestueux sommets en pointes acérées. Dans ce golfe, les bateaux sereinement se couchent dans leur paisible rade avant de lever l’ancre pour bientôt revenir. Ici les navires vont et viennent sans que l’on s’en aperçoive car la ville n’entretient avec la mer que la relation des consommateurs de produits frais issus du large ; elle maintient avec elle une distance qui ne rétrécit qu’en été, lorsque la canicule impose trempette. Si loin semble donc la mer même si elle a presque la vague dans la partie basse de la ville. C’est que Béjaïa a voulu la mer dominer, en escaladant au sommet d’une colline où elle s’est crue suffisamment à l’abri des conquérants, des corsaires et des pirates qui l’ont tant de fois prises, et qui sont pourtant venus par voie terrestre, la plus sûre pour tous les envahisseurs qui l’ont eue, parfois par surprise, parfois de front. Perchée sur son promontoire, Bougie a édifié une place entourée de ficus où l’on vient admirer la bleue et les montagnes qui l’encadrent sous les rayons mordorés, à toute heure de la journée. Et même si le soleil crépusculaire ne se couche pas à l’est, on est encore là, aux heures du soir à admirer les lumières artificielles du port prendre le relais des rayons solaires. Sur cette sorte de lac immense qu’est la partie visible du golfe depuis la place du 1er Novembre (ex place Gueydon), tombe une lumière changeante à tout moment de la journée, et qui change davantage avec les saisons. Depuis ce promontoire, plus belle encore est la mer lorsque les lointains Bibans sont couverts de neige, donnant à ses pointes acérées la blancheur miroitante d’un immense champ de perles accroché au zénith. Spectacle féerique des hautes cimes enneigées reflétées dans le bassin.
En contenant la mer, le golfe en fait une espèce de fée apprivoisée. Il semble l’emprisonner, la mettre dans une sorte de bouteille d’où elle ne peut pas sortir, voilà pourquoi elle n’a pas l’apparence redoutable des autres mers. On vient alors la regarder depuis la place publique, l’admirer, paisible, comme domptée, mise en cage, d’autant que les monts Bibans semblent lui imposer respect avec leurs remparts pointus et que Yemma Gouraya, vers l’est, la domine d’une hauteur appréciable : 600 mètres d’altitude ! La montagne en impose à la mer, et la mer se plie, soumise aux éléments. Alors il nous semble que c’est pour nous qu’elle joue cette partition aux infinies variations, de mille couleurs et reflets, de scintillements, d’éclats et de miroitements subtils où les verts et les bleus épousent toutes les gammes de l’arc-en-ciel, en un clin d’œil. Depuis les Aiguades, à quelques encablures de Bougie, au milieu d’une frondaison épaisse d’essences où le pin, le chêne et l’eucalyptus sont rois et dans l’antre silencieuse et sauvage où le minéral semble se souder au végétal, les falaises plongent à pic dans l’eau. Nous croyons alors jouir du même spectacle, inchangé depuis, que les hommes préhistoriques qui, ici, ont cohabité avec les mêmes singes magots que nous. Ce coin du paradis rappelle quelque coin sauvage des Caraïbes, et la mer y est un miracle. Sa profondeur et sa pureté semblent provenir de la nuit des temps. Comme immaculée à jamais, comme fossilisée pour demeurer limpide et claire, elle donne l’impression d’être regardée pour la première fois, à chaque fois. Persistante est aussi l’impression qu’elle a été façonnée, dessinée, sculptée pour nos yeux, pour nos sens et mise dans cet écrin de chlorophylle, dans ces buissons odoriférants de genêts, de lentisques, de lauriers roses et de dizaines d’autres plantes afin que nous l’admirions. Cette conjonction de miracles, aquatique, minéral et végétal, nous fait croire que si…
Mais ici, comme partout ailleurs, la mer a le goût du sel. Beaucoup l’ont prise, durant les années de disette, vers 1930, et plus nombreux encore sont ceux qui veulent chercher leur pain au-delà de ses eaux saumâtres. Certains de ces émigrés sont revenus, pour regarder la mer : à leur casquette ou leur béret on les reconnaît qui font mine d’effeuiller un livre, un journal mais leurs yeux fixent la même vague, amoureusement. Ceux qui sont là sans être ici sont beaucoup plus nombreux, comme c’est le cas à Akbou où des centaines de villas à trois ou quatre étages sont fermées en basse saison et probablement habitées en été, pour quelques jours, par leurs propriétaires de Loire, de Dordogne ou d’ailleurs. En hiver, Akbou est une ville fantôme, avec ses demeures somptueuses érigées pour la villégiature d’une demi saison, car un petit séjour estival en Petite Kabylie vaut toutes les dépenses, se sont dit d’un commun accord tous les émigrés du coin. Certains d’entre eux rentreront définitivement au pays pour rejoindre les regardeurs du golfe qui font semblant de lire un journal mais qui regardent la mer.
Imperturbable demeure la mer

Tentaculaire, Béjaïa s’étend dans tous les sens, s’accaparant la plaine et les vallées, triomphant des collines, s’agrippant presque aux vagues et grimpant avec zèle en direction de Yemma Gouraya, dont la route serpente en lacets jusqu’au sommet où se trouve le mausolée de la sainte femme. Les montagnes des Babors et celles des Bibans, de loin, la contemplent grignoter la zone fertile et la vallée de la Soummam. Malheureusement, les nouveaux pôles de Bougie n’ont pas eu les urbanistes que Sétif, par exemple, a eus ; et c’est à cela qu’est dû ce relâchement urbanistique, ce côté improvisé, d’anarchie à peine contrôlée. Lorsqu’on oublie les belles boutiques, l’œil est vexé par l’inharmonie architecturale, par la juxtaposition de façades aux styles différents, les uns classiques et les autres modernes, par le design toc des lampadaires qui ne cadrent pas avec l’ensemble... L’agglomération « moderne » pêche par le tape-à-l’œil alors qu’il y a quelques siècles de cela, Bgayet, En-Naciria, était le modèle de l’élégance et du raffinement pour toute la Méditerranée. Que ne peut-elle l’être aujourd’hui alors qu’elle a plus de temps, plus d’enfants et plus de moyens ?
A cette heure vespérale où des rayons mielleux du soleil caressent les façades et lissent les crêtes du mont Gouraya comme ils apurent les formes et les contours des arbres, des maisons et des immeubles, les Bougiotes sont encore dehors, en couples, en famille, décontractés, affables. La journée entière ils n’ont fait que papillonner de magasin en magasin, nez collé aux vitrines, consommateurs zélés qui font le bonheur des commerçants !
Devant le faste et les fast food de la nouvelle ville, l’ancienne cité n’est plus qu’un vieux souvenir qui prend des rides et, malheureusement, les squames de l’abandon voire, de l’appauvrissement car les commerces les plus juteux ont émigré vers les nouveaux centres urbains où les magasins ont des superficies contemporaines et où les show rooms d’automobiles côtoient les bijouteries selects. La place du 1er Novembre accueille encore les nostalgiques d’un temps révolu qui, accoudés à la balustrade, contemplent l’horizon. Nostalgiques d’un temps, qui fut précieux, qui fut sérieux, qui fut de grandeur et de travail. Il règne toujours à Béjaïa, la nouvelle comme l’ancienne, une ambiance affairée, sérieuse mais aussi calme et détendue. Dans cette ville, la femme a vraiment sa place. Respectée, avec des droits reconnus, elle est au centre de la vie familiale, avec son mot à dire pas seulement en ce qui la concerne personnellement. Dans les restaurants, il n’est pas rare de voir des femmes seules veiller tard le soir. Et, faut-il ajouter que la beauté bougiote est unique ? Cette wilaya qui compte la plus grande concentration de mosquées au kilomètre carré est très conservatrice mais en même temps très tolérante et ouverte, notamment en matière de droits de l’individu et de libre arbitre. Fiers et généreux comme le furent leurs lointains descendants, berbères ou musulmans, beaucoup de Ibgaytiyen, pour confirmer une filiation musulmane de vieille souche, se revendiquent des Almoravides et se disent venus de Sakia El Hamra. Conduite par un certain Amrous, une des factions almoravides se serait installée à Béjaïa et donné la généalogie des Aït Amrous. Ce détail n’est point futile d’autant que de nombreuses familles algériennes « m’rabtine » se revendiquent de cette même filiation.
En haut de la ville ancienne où le bâti colonial a un tant soi peu respecté les constructions arabes, se trouve le quartier Karamane et sa mosquée Sidi Soufi. Depuis ces hauteurs qui perpétuent souvenirs et légendes, on regarde la ville proliférer comme un champignon qui croît dans tous les sens. La mer quant à elle est toujours là, au même endroit, imperturbable, sage, contenue, avec ses quais, ses navires et ses torchères. Les bateaux ne partent plus chargés de chandelles, d’huile d’olive et de cuirs mais ils quittent toujours le port, sans beugler, comme si les sirènes ne servaient à rien, pas même à annoncer un départ. Près des quais, de la station de taxis et de la gare ferroviaire, des dockers et des pêcheurs finissent leurs verres tandis que le soleil se couche sur Cap Carbon d’où les derniers visiteurs sont rentrés depuis longtemps, ainsi que ceux de Yemma Gouraya, qui y ont fait un vœu, ou encore ceux des Aiguades qui ont taquiné les singes et pris leur dernier cliché crépusculaire. La ville s’étale encore blanche, parfois non crépis, dressant ses antennes paraboliques vers le ciel en vue de récolter les fruits du nouvel âge. Aujourd’hui, les mausolées poussent sur les toits, semble se dire Yemma Gouraya qui, de sa crête, les observe. Les nouvelles icônes ne lui font pas concurrence, et elle se sait révérée même en ces temps où l’image et le son voyagent plus vite que les hommes.
Les sites les plus prisés

En s’éloignant de Bougie en direction de l’est et en jetant un regard dans le rétroviseur, ce profil courbé que l’on voit tenir une ville dans ses bras, c’est encore Yemma Gouraya. Affalée depuis des millénaires sur ses 600 m d’altitude, elle donne l’impression de somnoler. De vergers en jardins, voici enfin Tichy, le village où sont nés les procréateurs d’une légende footballistique nationale, Zidane… Petit village balnéaire qui s’endort en hiver et bouillonne en été, Tichy c’est un boulevard nu et des masses de béton qui valent leur pesant d’or lorsque la chaleur y amène les estivants. D’autres villages, pareillement alignés, donnent le dos à la montagne et la face à la vague pour mieux sniffer l’iode marine : Aokas, Melbou… Avant de devenir des chantiers puis des machines à sou, ces hôtels et ces résidences ont d’abord mijoté quelque part en Charente ou en Ardèche, dans la tête de quelques émigrés nostalgiques. Avec eux, la mer a surfé vers le rivage, emportant les cultures potagères, quelques oliviers, et plantant ces décors de tours operators souvent branchés où les 4x4 et lunettes noires avoisinent avec des sourires plus modestes.
Autour des plages et des criques de Toudja et de Beni Ksila, les plus prisées de la wilaya, la mer est surplombée de montagnes qui plongent à pic dans l’eau. Est-ce l’air chargé d’iode et de senteurs végétales qui donne ce teint empourpré aux Bougiotes ?
Situé sur le massif qui domine la ville, le parc national de Gouraya est une aire protégée de 2080 hectares. Elle s’ouvre sur la Méditerranée sur une longueur de 11,5 km de corniches et de falaises qui se fichent verticalement dans la mer. Un cadre grandiose, beau à couper le souffle ! Les gorges de Kherrata, la grotte de Tamarhat, le col de Kefrida, les vestiges de l’aqueduc romain de Toudja et beaucoup d’autres lieux et vestiges font la fierté d’une wilaya qui comptait 1 000 000 habitants en 2006 et qui a pour principales agglomérations Akbou, Tazlmalt, Amizour et El Kseur.
La ville de Béjaïa comptait 200 000 âmes la même année. Pôle économique important, elle est l’un des ports les plus importants du pays et de Méditerranée. De quelque côté que l’on vienne, c’est sous la canopée des arbres que l’on rentre à Béjaïa, dont le département administratif est à 38% couvert de forêts. A vocation agricole, l’oléiculture occupe le premier rang de la production nationale avec une superficie de 50 000 hectares consacrée à l’olivier.
Le réseau routier principal compte plus de 400 km, avec des axes structurants qui relient la ville aux agglomérations environnantes. Le port, l’aéroport et le train assurent aussi le désenclavement de cette ville qui accueille les amoureux de ses plages et ses criques qui s’étalent sur plus de cent kilomètres. Même si les investissements touristiques semblent les plus importants que partout ailleurs dans le pays avec des hôtels grand standing et des complexes, la wilaya est assaillie par la demande. Imaginons un train qui serpente de Touja à Jijel, Skikda ou Annaba : féerique…
Ali El Hadj Tahar
Texte publié dans TASSILI magazine
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